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Bien sûr, compte tenu d'un certain nombre d'éléments qui apparaissent d'une façon récurrente dans le comportement toxicomaniaque – et à partir du moment où l'approche de la question de la toxicomanie tient compte des situations individuelles –, le cadre de travail que les institutions proposent à leurs patients nécessite une certaine adaptation et souplesse. Mais cela ne nous paraît pas suffisant pour pouvoir parler d'une clinique spécifique de la toxicomanie. Certains – en inversant les termes de la proposition et en les empruntant au discours médical – auront tendance à considérer la toxicomanie comme le signe clinique (symptomatique) d'un sujet qui se présente en tant que toxicomane. Dans ce contexte, il serait ainsi possible de dégager une clinique essentiellement biomédicale, qui décrirait des signes et proposerait des « traitements » (sevrage, substitution, etc.). Mais elle n'aurait pas pour autant, tout du moins à nos yeux, valeur d'une clinique spécifique du toxicomane au sens propre du terme.
À ce propos, il nous paraît d'ailleurs utile de citer Sylvie Le Poulichet, lorsqu'elle rappelle que « la toxicomanie représente en fait un problème très sensible pour mesurer l'usage dogmatique qui peut être fait des concepts analytiques, entraînant une instrumentalisation et une “psychologisation” secondaire de ces derniers, lorsqu'ils sont directement appliqués à des comportements ».
Cependant, malgré donc l'absence d'une clinique spécifique de la toxicomanie, les professionnels de l'équipe du centre Confluences considèrent essentiel que la prise en charge de la personne toxicomane s'inscrive tout de même dans une conception et dans un cadre cliniques.
Ainsi, nous entendons par « clinique » ce qui a été superbement décrit par la psychanalyse, c'est-à-dire une expérience éthique de la rencontre intersubjective, dans laquelle le sujet se constitue par un discours, au sein de la double contrainte que l'espace et le temps représentent. La clinique ne se fonde donc pas sur la conduite observée, mais sur l'existence vécue et exprimée par la parole, dans une sorte de prise en compte existentielle et, pourquoi pas, existentialiste de l'individu.
Le but de la clinique ne serait ainsi pas celui d'expliquer, mais plutôt de « comprendre », s'intéressant aux couches préconscientes et inconscientes du fonctionnement individuel. Par conséquent, la clinique ne peut qu'être affective, parce qu'elle intègre dans son discours et dans sa compréhension la question des affects. De plus, la clinique ne peut que proposer des situations ouvertes, ne pouvant pas renvoyer à des universalismes trompeurs, mais, éventuellement et quasi exclusivement, à des histoires de cas.
Compte tenu de tout cela, et sans avoir la prétention d'être exhaustif, la clinique relève finalement d'une démarche quasiment humaniste, ce qui nous fait dire que le clinicien – au sens du professionnel qui s'adresse « cliniquement » à un patient – ne devrait pas se dispenser d'une information et d'une formation « humaniste » et « scientifique », extérieure à son domaine d'intervention spécifique.
C'est donc la reconnaissance et le partage de cette approche clinique – qui peuvent être communs aux différents professionnels intervenant auprès d'une personne toxicomane –, qui nous permet de parler d'une association de cliniques, lorsque, par exemple, le travail éducatif, l'approche sociale ou le suivi psychologique se réfèrent et s'inspirent de cette éthique de référence.
La question de la dépendance est au premier plan dans le travail avec les personnes toxicomanes. Or, la dépendance s'apparente à la base du lien social et la pathologie de la dépendance est toujours une pathologie de la relation et du lien.
Dur labeur, donc, que celui des associations œuvrant en direction des personnes dépendantes et avec qui, pour pouvoir les aider, il s'agit avant tout d'établir un lien et une relation. Dur labeur que d'être en relation avec des personnes dont la relation à elles-mêmes, à leur propre corps et au monde est empreinte à la fois de séduction et de persécution, et qui attaquent constamment leurs propres limites ainsi que celles de l'autre.
Si la drogue procure la satisfaction illusoire d'un besoin, dont la culture favorise le développement – mais sans suffisamment le satisfaire –, l'action associative doit sans cesse trouver le juste milieu entre la nécessité de répondre à un certain nombre de besoins exprimés par les personnes à qui elle s'adresse, et le respect de la réalité des limites (les siennes) et du désir (de l'autre). En paraphrasant D. W. Winnicott, écrivant à propos de l'espace potentiel, nous pouvons dire que le cadre institutionnel (et, par extension, le cadre associatif) doit exister sur la base d'éléments différents, dont l'harmonisation s'avère souvent difficile :
– il doit présenter des points de contact et d'ancrage avec le monde de l'individu qu'il est censé accueillir ;
– il doit en même temps être en contraste avec le monde interne de ce dernier, c'est-à-dire le monde sous le contrôle direct de l'individu ;
– il doit aussi être en contraste (tout en la représentant) avec la réalité externe, cette même réalité qui fait partie du non-moi, la partie que le patient peut éventuellement reconnaître, avec une certaine peine, comme étant vraiment externe.
Ainsi, les réalités qu'une association doit incarner – à des moments différents, mais également nécessaires – doivent permettre aux usagers du travail associatif d'expérimenter aussi bien l'illusion que la désillusion. Au fond, le but de nos institutions associatives est de permettre à nos patients de (mieux) structurer leur Moi : un toxicomane « réellement soigné » doit ainsi pouvoir montrer une certaine indifférence par rapport à l'institution qui l'a pris en charge. Comme en prison, il faut pouvoir rester le moins possible en institution. « L'action associative a le devoir de tenir compte du possible et des limites de la réalité, tout en ne négligeant pas le temps du rêve. »
Se positionnant entre la satisfaction et la frustration, entre le besoin et le désir, entre la toute-puissance et l'impuissance, l'action associative a le devoir de tenir compte du possible et des limites de la réalité, tout en ne négligeant pas le temps du rêve. S'inscrivant dans la règle sociale et dans le fonctionnement civil, elle se doit donc de les représenter, tout en cherchant à occuper une position d'avant-garde. Tout ce que la société propose est aujourd'hui à peu près réalisable, mais sans nuances : ou on l'a, ou on ne l'a pas, ce qui rend le rêve de plus en plus impossible. Et, en matière de rêve, le domaine social apparaît comme étant un des plus sinistrés, le travail social ne pouvant qu'aider les gens à se fabriquer un inconscient artificiel, destiné simplement à se motiver eux-mêmes.
En essayant d'aller de l'avant, sans perdre de vue le chemin parcouru, le milieu associatif ne doit pas tomber dans le piège de ces piètres découvreurs qui pensent qu'il n'y a pas de terre là où ils ne voient que de la mer. Et il ne doit pas non plus s'illusionner d'une vision utopique, qui risque de faire perdre de vue la réalité et qui n'est – d'ailleurs –, que la simple conséquence du ressentiment contre la réalité.
C'est à cette difficile navigation que le Groupe SOS s'emploie depuis longtemps, et de plus en plus.
directeur du centre Confluences
Tél. : 01 43 13 14 35
Cet article est paru dans Interdépendances n°49 - Avril 2003.