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Le bonheur, un bien (être) à partager

Pour Ron Perleman, chef d'entreprise et milliardaire new-yorkais, “le bonheur, c'est du cash-flow positif”. Vision surprenante bien éloignée de l'idéal des philosophes de la Grèce antique. Alors qu'a-t-il bien pu se passer depuis lors et quelle place notre société réserve-t-elle au bonheur aujourd'hui?

Les philosophes grecs se sont intéressés au bonheur, parmi eux les platoniciens, stoïciens ou épicuriens. Pour Aristote, par exemple, cet état est l'objectif suprême : « Le bonheur est un principe ; c'est pour l'atteindre que nous accomplissons tous les autres actes ; il est bien le génie de nos motivations [1] ».

Puis le bonheur a relativement disparu des préoccupations humaines, particulièrement en Occident. On s'y intéresse peu au Moyen-Age par exemple, en tout cas peu au bonheur terrestre. La notion réapparaît notamment avec Spinoza au 17e puis lors du siècle des Lumières, sans être sur le devant de la scène pour autant. Elle s'efface derrière d'autres concepts comme la rationalité, l'humanisme, ou le progrès. Le 19e siècle voit l'économie se rapprocher du bonheur à nouveau, par le courant utilitariste : Jeremy Bentham et Stuart Mill explorent une économie qui chercherait à maximiser l'utilité – entendue comme la satisfaction ou le bien-être – de ses acteurs, lorsqu'ils consomment un bien ou un service. En ce début de 21e siècle, à première vue, le bonheur apparaît très éloigné des préoccupations de notre société.

Vers une science du bonheur...

Pourtant, à y creuser, on observe une convergence de disciplines qui s'y penchent, au point que l'on parle d'émergence d'une « science du bonheur ». Ruut Veenhoven, sociologue hollandais du bonheur, crée ainsi le Journal of Happiness Studies en 1996 et la World Database of Happiness en 2005, qui ont pour ambition de publier et classifier l'ensemble des travaux menés sur le bonheur.

La première difficulté que rencontre cette science est que, culturellement, le bonheur peut apparaître comme un objectif peu noble de l'existence humaine. Dans la culture française notamment, les vertus intellectuelles sont plus valorisées. Par ailleurs, l'économie de marché met l'accent sur la croissance des biens et des services et l'enrichissement de ses acteurs. Christophe André, médecin psychiatre spécialiste de ces questions, observe ainsi que, depuis le 19e siècle, notre société a développé une sorte de haine du bonheur, vu à la fois comme vulgaire, égoïste par nature et source d'inaction...

L'autre obstacle à la science du bonheur est la difficulté à définir celui-ci. Bien-être, plaisir, joie, satisfaction, plénitude sont autant de notions qui touchent le bonheur sans s'y superposer complètement. En langue anglaise, la science du bonheur a par exemple réintégré le mot grec ancien eudaimonia qui signifie bonheur, en tant que processus de vivre bien. Par opposition, le bonheur hédoniste désigne les manifestations du bien vivre en termes de plaisir et de satisfaction. La science du bonheur se heurte donc aussi à un problème de lexique pour définir son objet d'étude.

Les définitions du bonheur sont légion. Il a tour à tour été défini comme un état, comme un processus, comme une finalité, par ce qu'il n'était pas, ou encore comme un moment, ou par ses manifestations... Mathieu Ricard [2], traducteur officiel du Dalaï-Lama, ironisait qu'il y avait eu tant de définitions différentes et contradictoires du bonheur que l'on pourrait toutes les ranger dans un très long tableau à deux colonnes, avec des définitions dans la première colonne et leur exacts opposés en face dans la seconde !

... qui explique ou remet en cause nos comportements

Pourtant, malgré cette difficulté à s'accorder sur sa définition, une science du bonheur est en train d'émerger, à laquelle contribuent des disciplines aussi variées que la psychologie (positive), l'économie (du bonheur), les neurosciences, la sociologie, la biologie évolutionniste et bien évidemment la spiritualité et la philosophie.

Par exemple, d'après Stefan Klein, journaliste scientifique Allemand, auteur de “Apprendre à être heureux”, la biologie évolutionniste (cf. Ito et al, 1998) nous permet de comprendre notre hyper-sensibilité aux tracas quotidiens. Arrivé en vacances dans une agréable maison au bord de la mer, par une belle journée ensoleillée, entouré de gens que l'on aime, dans ce moment délicieux, on distingue pourtant au loin, le léger bruit métallique d'un chantier de construction. C'en est fait des vacances. Ce désagrément prend le dessus, nous empêche de profiter pleinement et occulte les sensations agréables. Dame Nature nous aurait fait ainsi. En effet, par dessein, il importe que toutes les sensations désagréables soient beaucoup plus prégnantes et identifiées par notre cerveau, car elles peuvent indiquer un danger potentiel, face auquel il faut réagir. L'homme des cavernes chasseur et chassé ne pouvait voir sa vigilance endormie par la douce chaleur du feu.

Après un siècle d'attention aux pathologies de l'esprit humain, la psychologie s'est finalement tournée vers les gens heureux : c'est la naissance de la psychologie positive, à la fin des années 1990 avec le psychologue et professeur Martin Seligman. Un exemple d'enseignement de cette discipline : selon la sagesse populaire, laisser libre cours à sa colère contenue est sain et sert d'exutoire. La psychologie positive nous apprend qu'il n'en est rien. Avoir déversé sa colère nous rend plus irritable et les expériences montrent que la probabilité de se mettre en colère à nouveau est accrue, à la fois dans les heures et les jours qui suivent. De manière générale, l'expression libre de ses sentiments négatifs n'est donc pas cathartique mais, au contraire, recule le retour à un état de bien-être (Mallick and Mc Candless, 1966 ; Travis, 1989).

De nouveaux chemins vers le bonheur?

L'économie connaît elle aussi des mutations dans son objet d'étude. Les dix dernières années l'ont vu ouvrir son champ de réflexion traditionnel. Une étude du Centre d'analyse stratégique [3]. “Au-delà du PIB, le bonheur ? ” en témoigne. L'économie traditionnelle utilise la croissance des richesses produites par une nation comme une indication de sa bonne santé. Sans se préoccuper de sa durabilité. A contrario, on voit émerger une économie du bonheur : en effet, l'économie moderne, sous l'impulsion notamment de Richard Layard, économiste Anglais [4] ou de prix Nobel d'économie (Joseph Stiglitz, 2001 ; Amartya Sen, 1998), tente de définir des indicateurs plus globaux de la santé d'une nation, en y incluant des variables environnementales, voire des mesures du bien-être de sa population. Cette évolution est le résultat d'une longue maturation du « paradoxe d'Easterlin » qui établit en 1974 que le niveau de bien-être subjectif [5] d'une nation est proportionnel au PIB jusqu'à un certain niveau de revenu, mais qu'il en est décorrélé au-delà de ce seuil. Plus caricaturalement, l'argent ne fait pas le bonheur, tout du moins une fois que les besoins essentiels ont été satisfaits.

Des avancées en imagerie médicale ont permis aux neurosciences d'explorer plus avant le cerveau. Birnbaumer et Schmidt ont déterminé en 1999, une asymétrie marquée de l'encéphale, où l'hémisphère frontal droit est plus spécifiquement lié aux émotions, pensées et affects négatifs, alors que le gauche est responsable de manifestations positives. Dès la naissance, un bébé à qui l'on sert un jus de citron acide ou une boisson sucrée voit son activité encéphalique augmentée dans l'un ou l'autre hémisphère. Plus troublant, les individus sont inégaux dans leurs asymétries des lobes du cerveau : un lobe frontal peut être plus développé que l'autre chez certains. D'après le psychologue américain Richard J. Davidson [6], on pourrait ainsi classer les personnes entre esprits heureux, neutres ou malheureux sur cette base, à la simple observation de leur cerveau. Mais rien n'est figé pour autant : il existe des moyens de développer son hémisphère frontal gauche, parmi lesquelles la méditation, le sport, le sexe et des sentiments comme l'amour ou l'amitié...

En conclusion, les avancées de ces différentes disciplines illustrent un regain d'intérêt pour le sujet du bonheur. Ce mouvement bénéficie de la crise financière et de la perte de foi en un système de société matérialiste et peu solidaire. A contrario, l'exploration du bonheur est paradoxalement une démarche non individualiste mais généreuse : dans la pensée bouddhiste, son propre bonheur est la première étape à celui des autres, et cultiver son bien-être est le socle d'une solidarité plus globale. Une voie possible vers une nouvelle forme de solidarité heureuse  ?

Alexandre Jost

Un think-tank consacré au bonheur

Alexandre Jost est le fondateur de la Fabrique Spinoza, un cercle de réflexion qui s'adresse aux "citoyens de ce pays, aux dirigeants politiques, et à tous les membres de la société civile, désireux d'un accès à une société meilleure".

La Fabrique Spinoza : think-tank du bien-être citoyen

[1] Aristote, Ethique à Nicomaque, 1.12.8.

[2] Moine bouddhiste au monastère de Schéchèn au Népal, fils du philosophe Jean-François Revel, auteur de “Plaidoyer pour le bonheur”, “Le moine et le Philosophe”, et “L'infini dans la paume de la main”.

[3] Note de veille n° 91, février 2008.

[4] Economiste, fondateur du Centre de performance économique à la London School of Economics, en 1990.

[5] SWB = Subjective Well Being, i.e. évaluation par l'individu de son niveau de bonheur du moment.

[6] Directeur du laboratoire de neuroscience affective à l'université de Wisconsin-Madison.

Pour aller plus loin

Apprendre à être heureux: neurobiologie du bonheur

Stefan Klein (traduit de l'allemand par Olivier Mannoni)

Editions Robert Laffont, collection Réponses 2005, 325 p.

Plaidoyer pour le bonheur

Matthieu Ricard

Ed. Pocket, 2004, 379 p.

World Database of Happiness

http://worlddatabaseofhappiness.eur.nl/

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Réaction de vincent nicollet le 03/01/2012 à 10:42

Très bel article, que je vais faire tourner autour de moi : une bonne lecture de début d'année !

Cet article est paru dans Interdépendances n°72 - Janvier - Février - Mars 2009.

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