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Le champ des possibles

Lauréat du prix 2008 des entrepreneurs sociaux Ashoka, cet ingénieur trentenaire consacre son énergie à mobiliser les solidarités autour de la terre. Pour redynamiser les zones rurales, il développe des outils innovants et brise le tabou de l'argent.

Ne dites pas à Jérôme Deconinck que les agriculteurs sont les victimes impuissantes de la mondialisation. « Corporatistes », « subventionnés », « pollueurs », « indifférents aux besoins des consommateurs », il ne mâche pas ses mots contre les professionnels de la terre. Pour autant, cet ingénieur agronome de formation originaire de la Drôme n'en a pas fini avec le terroir. En 1998, son diplôme en poche, il rejoint l'association Relier, un laboratoire d'expérimentation qui se consacre à conserver le dynamisme des zones rurales. Le dispositif consiste à soutenir l'installation de créateurs d'entreprise et les petits agriculteurs en démarchant les pouvoirs publics, financeurs mais aussi les populations locales. Dans un milieu où le patrimoine foncier, l'ancrage à la terre et l'ancienneté fondent la légitimité des habitants, l'installation d'un nouvel arrivant (notamment des citadins en rupture de vie) n'est pas une partie de plaisir. Pendant quelques années, il accompagnera une centaine de projets, sur les plans juridique, financier et humain.

Terre de liens

L'aspect foncier va vite apparaître crucial. Il est difficile pour les jeunes de s'installer, l'achat de terres étant hors de leur portée, et la location fragilisant leur situation. De plus, les banques rechignent à financer certains projets qu'elles jugent peu viables, comme les petites fermes biologiques. Le besoin se fera alors sentir d'acquérir des terres de manière collective, qui seront ensuite louées à des créateurs de manière pérenne. L'association Relier démarche alors les investisseurs et épuise les statuts juridiques les plus adaptés (SCI, GFA [1]) qui présentent le défaut d'une responsabilité illimitée, peu rassurante pour les propriétaires.

Ramifications

En parallèle, il constate l'importance du lien de solidarité créé par la mise en relation des divers interlocuteurs à chaque lancement de projet. Soucieux de concilier cette activité avec la préservation de l'environnement, il rejoint un « vieux paysan qui a le sens du commerce », Sjoerd Wartena. Ils s'entourent d'une brochette de représentants du monde rural et des finances solidaires (confédération paysanne, La Nef, membres de groupements fonciers agricoles [1], Fédération Nationale d'Agriculture Biologique), pour fonder une structure dédiée spécifiquement à l'acquisition et à la gestion collectives de terres : l'association Terre de Liens. Armés d'une charte et de partenaires financiers solides, ils souhaitent « changer le rapport à la terre », non seulement dans les esprits, mais en exploitant les solutions très concrètes de financement solidaire proposées par La Nef, Habitat et Humanisme, Agrisud et la SCI Terres Fertiles.

Deux ans plus tard, en décembre 2006, la création de la Foncière [2] Terre de Liens en partenariat avec la Nef consacre cette évolution logique : elle achète directement des terres qu'elle finance via les placements de ses actionnaires, personnes morales (associations) ou physiques (particuliers). Sur le papier, ce placement a peu d'atouts face aux produits bancaires : peu rentable (seule l'inflation est compensée), il n'accorde aucun pouvoir décisionnel à l'actionnaire (outre celui de se retirer).

Pourtant, dix fermes ainsi qu'une boulangerie bio ont été financées depuis 2007. Mieux, l'appel à l'épargne lancé fin 2008 a dépassé les attentes, avec une souscription de trois millions d'euros en seulement trois mois. La crise économique, avec les incertitudes pesant sur les marchés financiers et bancaires, a entraîné « une prise de conscience », estime Jérôme Deconinck. La terre est un placement sur le long terme, porteur de valeurs. Début 2009, la foncière comptait donc 1 800 actionnaires particuliers, pour un placement allant de 100 euros à 250 000 euros. Elle essaime en régions, avec une douzaine d'antennes et une explosion du nombre de bénévoles.

Le bio, mais local et solidaire

Le combat est pourtant loin d'être terminé. Car si les esprits changent, parfois les mauvaises habitudes restent. Ainsi, si les consommateurs réclament du bio, la moitié du bio acheté en France est importé de l'étranger, avec un impact environnemental inacceptable. Mais entre une « profession agricole sourde à cette demande » et des politiques qui « ne soutiennent pas le bio, ou alors n'importe comment » [3], la France paraît hostile au secteur [4]. Pour cela, Terre de liens impose le bail environnemental [cf. encadré à droite]. Et rêve d'un développement exponentiel : « un producteur, c'est en moyenne 50 consommateurs réguliers et 140 actionnaires mobilisés ». Chaque projet mené a donc un impact sérieux sur la société. C'est en agissant « par le bas » sur les citoyens et les consommateurs qu'il espère faire bouger les élus et les agriculteurs.

Les projets ne manquent pas pour Jérôme Deconinck. D'un côté, il travaille à pérenniser et développer Terre de liens. Une fondation est en projet, visant à faciliter l'appel à la générosité du public. « Les associations ne doivent pas avoir peur de l'argent, dit Jérôme Deconinck, c'est le nerf de la guerre ». De l'autre, il explore les multiples voies visant à recréer du lien social. Ainsi, il vient d'ouvrir dans sa ville de Crest, dans la Drôme, un « bar à jeux », lieu festif où jeunes et vieux viennent s'amuser ensemble et découvrir des jeux originaux. Une manière d'éviter que « chacun reste dans son coin », de relier les uns aux autres. Une vocation, en quelque sorte.

Damien Ravé

Itinéraire

2009 : Projet de fondation Terres de liens et ouverture d'un bar à jeux à Crest (Drôme)

2008 : 10 fermes financées

2006 : Création de la Foncière Terre de liens. En janvier, premier achat de terres pour un paysan-boulanger bio à Upie, Drôme: 6 ha de terres agricoles pour un montant de 32000 euros

2003 : Fonde l'association Terre de Liens avec Sjoerd Wartena

1999 : Obtient un poste de chargé de projets au sein de Relier

1998 : Obtient son diplôme d'ingénieur agronome à l'ISARA Lyon. Stage de fin d'études au sein de l'association Relier

Le bail environnemental

L'outil de la Foncière Terre de Liens pour favoriser le bio, c'est le bail environnemental. Un engagement écologique, mais aussi social que prend l'acquéreur auprès de la foncière. Il s'engage à exploiter les terres, non seulement en observant les critères du label Agriculture Biologique, mais à limiter son impact sur la qualité des eaux, préserver et entretenir les haies [5] ou encore ne pas recourir à une main-d'œuvre clandestine.

Le respect de ces règles fait l'objet d'un «audit pique-nique» annuel: l'équipe de Terre de Liens se déplace dans un esprit convivial et visite les terres. Des recommandations sont émises et, en cas de non-respect des engagements, le bail peut être rompu.

[1] SCI : Société civile immobilière ; GFA : Groupement foncier agricole. Sur les limites de ces deux statuts, voir l'article de Jérome Deconinck : www.terredeliens.org/spip.php?article332

[2] Juridiquement, la Foncière Terre de Liens est une SCA (société en commandite par actions), structure juridique rare héritée du Moyen-Age qui permet d'accueillir plusieurs milliers d'actionnaires, évite la concentration de pouvoir entre les mains des actionnaires les plus fortunés, est habilitée à effectuer des appels publics à l'épargne, et enfin limite la responsabilité des actionnaires au montant de leurs apports.

[3] Le Grenelle de l'environnement a lancé l'objectif de tripler la surface des terres bio de 2008 à 2012. Selon J. Deconinck, il faut au moins trois ans pour convertir une terre, ce qui nécessiterait dès à présent un effort financier et politique intenable.

[4] La France, jadis dans le trio de tête des producteurs de bio, est désormais en 20e position en Europe.

[5] L'entretien et la préservation des haies sont parmi les chevaux de bataille des partisans de la biodiversité, les haies assurant de nombreux rôles : écosystème favorable à la faune et à la flore, conservation des sols, protection contre les inondations, filtrage des polluants, alimentation des nappes phréatiques. cf. www.puisaye.com

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Cet article est paru dans Interdépendances n°73 - 2ème trimestre 2009.

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