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Liberté chérie, libéralisme honni

Ceux qui prédisent en ces temps de crise planétaire la mort du capitalisme risquent d'être déçus. Car, comme le démontre l'historien Fernand Braudel, le capitalisme s'est construit lentement mais sûrement. Son emprise sur notre société est telle qu'elle ne cessera pas du jour au lendemain. Karl Polanyi, quant à lui, nous encourage à enserrer ce système économique dominant par la réglementation et à renvoyer une fois pour toutes les libéraux à leurs études. Car le libéralisme se révèle être l'ennemi de la Liberté.

Lire des historiens du capitalisme peut s'avérer utile en ces temps de crise financière. Sans chercher à appliquer à la situation actuelle des analyses et théories relatives à un contexte spécifique et passé, il est quand même possible d'y trouver des enseignements. Premier enseignement : le capitalisme ne disparaîtra pas de sitôt. Car il ne date pas d'hier ! Fernand Braudel (1902-1985), historien et chef de file à partir de 1956 de l'école des Annales [1], en a étudié l'émergence. Un capitalisme qu'il faut distinguer de l'économie de marché : « le capitalisme ne recouvre pas toute l'économie, toute la société au travail » [2]. Mais l'économie de marché lui a ouvert la porte du monde.

L'économie de marché apparaît réellement au 19e siècle. Auparavant, les échanges étaient marginaux : « aux siècles d'ancien régime, entre 1400 et 1800, il s'agit là encore d'une très imparfaite économie d'échange. Sans doute, par ses origines, se perd-elle dans la nuit des temps, mais elle n'arrive pas à joindre toute la production à toute la consommation, une énorme part de la production se perdant dans l'autoconsommation, de la famille ou du village, n'entrant pas dans le circuit du marché », écrit Braudel. L'économie de marché progresse très rapidement avec la révolution industrielle. Le capitalisme va alors « surfer » sur la mondialisation naissante des échanges pour se diffuser. Pour l'historien, c'est ce capitalisme, par essence cosmopolite, qui va permettre à l'Europe de bâtir sa suprématie mondiale et de transformer son « économie-monde » restreinte en économie mondiale. Les raisons de ce passage sont à chercher dans la puissance politique et économique de l'Europe et de son « cœur », Londres, encore accentuée par la révolution industrielle.

Décrit comme autoritaire et inégalitaire, le capitalisme va exploiter des zones périphériques pour accroître son développement et l'hégémonie de son centre. Avec lui apparaissent les spéculateurs, qui s'émancipent des jeux classiques de l'échange. Braudel les présente comme des grands marchands, qui ne se spécialisent dans aucune activité, si ce n'est parfois le commerce de l'argent, et qui recherchent le profit maximal, ce qui les amène à adopter un comportement opportuniste et à changer fréquemment de secteur.

Un capitalisme bien installé

En Europe, au centre de son expansion, le capitalisme s'appuie sur les structures sociales existantes. Il ne forge pas les hiérarchies mais les utilise. Ces hiérarchies sont stables et structurées en occident, davantage que dans les pays de l'Islam ou en Chine par exemple. Elles sont intimement liées à l'histoire de la bourgeoise. Une bourgeoisie qui s'est structurée lentement mais sûrement et s'empare du capitalisme pour confirmer et amplifier sa domination construite jusque-là sur le commerce, l'usure et la terre. Dans cette société dominée par la bourgeoisie, la propriété et les privilèges sociaux sont à l'abri. « Or il faut ces eaux socialement calmes ou relativement calmes pour que l'accumulation s'opère, pour que poussent et se maintiennent les lignages, pour que, l'économie monétaire aidant, le capitalisme enfin émerge », souligne Braudel.

Il montre comment la domination du capitalisme s'est construite sur un temps long [3], en s'appuyant sur un ordre social qui lui préexistait et s'est lui-même progressivement constitué. Aussi les racines du capitalisme sont profondes, et l'on peut penser que la crise actuelle ne provoquera pas sa perte. D'autant que « sa caractéristique et sa force sont de pouvoir passer d'une ruse à une autre, d'une forme d'action à une autre, de changer dix fois ses batteries selon les circonstances de la conjoncture et, ce faisant, de rester assez fidèle, assez semblable à lui-même », écrit Braudel. Il serait alors logique d'encourager le développement des entreprises qui, tout en s'inscrivant dans l'économie de marché, représentent de véritables alternatives au capitalisme. On peut regretter que Braudel ne fasse jamais référence à l'économie sociale [4], qui est présentée dès les années 1880 par son premier théoricien, Charles Gide [5], comme une forme d'organisation économique conciliant solidarité et efficacité économique.

Pour contrecarrer le capitalisme et sa tendance spéculative, Braudel semblait davantage partisan d'interventions publiques, de réglementation. Car, et c'est le second enseignement, le libre marché, la fameuse « main invisible », se révèle être un mythe dangereux pour la société. « Peut-on oublier combien de fois le marché a été tourné ou faussé, le prix arbitrairement fixé par les monopoles de fait ou de droit ?... En fait je crois aux vertus et à l'importance d'une économie de marché mais je ne crois pas à son règne exclusif. »

Le libéralisme économique nous ment

L'économiste Hongrois Karl Polanyi (1886-1964) pousse très loin cette critique du marché roi. Pour l'auteur de La grande transformation, la volonté de créer, au 19e siècle, un marché autorégulateur était utopique. La révolution industrielle fut simplement le début d'une révolution dont le nouveau credo était entièrement matérialiste et impliquait que, moyennant une quantité illimitée de biens matériels, tous les problèmes humains pouvaient être résolus. Mais le vaste mouvement d'amélioration économique s'accompagna de dislocations sociales. Aussi apparurent en réaction au développement du libéralisme des contre-mouvements de protection sociale, nécessaires pour la perpétuation même de l'homme. La société du 19e siècle et du début du 20e se caractérise ainsi par une coexistence douloureuse, source d'importantes tensions, entre libéralisme mondial et protectionnisme national. Polanyi nous rappelle au passage que l'autonomisation de la sphère économique n'est pas la restauration d'un « ordre spontané », ni même le produit nécessaire de l'histoire, mais un phénomène culturel et politique : il n'y a pas de libéralisme qui n'ait été investi et encouragé par l'appareil d'Etat.

Pour Polanyi, le libéralisme économique n'est pas réaliste, c'est un mensonge qui veut faire croire qu'une société peut reposer sur la seule volonté des individus qui la composent. Le libéralisme nie une réalité : « Aucune société n'est possible dont le pouvoir et la contrainte soient absents... On se faisait des illusions en imaginant une société fondée sur le vouloir de l'homme. C'était pourtant ce à quoi aboutissait une conception formée uniquement par le marché ». Les années 30 vont ainsi sanctionner le premier échec de cette tentative, jamais aboutie, visant à l'autonomie radicale de l'économie et à sa domination sur les autres sphères de l'activité humaine. Le pouvoir va s'offrir alors à ceux qui proposaient une issue facile à la crise, quel qu'en fut le prix ultime. Le fascisme pouvait s'installer.

Polanyi nous interroge sur la notion même de liberté, notamment dans la formidable conclusion de La grande transformation qui érige le libéralisme en ennemi de la liberté. L'auteur le condamne en ce qu'il consacre la liberté de quelques-uns au détriment de la liberté de tous : « Pour le tenant du libéralisme économique, l'idée de liberté dégénère ainsi en un pur et simple plaidoyer pour la libre entreprise... Cela signifie la plénitude de la liberté pour ceux dont le revenu, les loisirs et la sécurité n'ont pas besoin d'être améliorés, et une portion congrue de liberté pour le peuple qui peut essayer vainement de faire usage de ses droits démocratiques pour se protéger contre le pouvoir des possédants. » Réglementer et diriger, c'est pour Polanyi la manière de réaliser la liberté pour tous. Une liberté qui intégrerait évidemment les « anciennes libertés, les anciens droits civiques » mais auxquels s'ajouterait un fonds de libertés nouvelles, parmi lesquelles les loisirs et la sécurité matérielle. On voit aujourd'hui à quel point nous en sommes encore loin en France et dans le monde [6].

La présidente du Medef affirmait en février dernier que l'intervention publique dans la crise n'était « ni un cadeau aux entreprises ni un sauvetage qui légitimerait des interventions tous azimuts », tout en demandant au gouvernement de « laisser l'entrepreneur entreprendre ». Pour Karl Polanyi, le politique doit guider l'économique, et « aussi longtemps qu'il est fidèle à sa tâche de créer plus de liberté pour tous, l'homme n'a pas à craindre que le pouvoir [la réglementation, le dirigisme] ou la planification s'opposent à lui et détruisent la liberté qu'il est en train de construire par leur intermédiaire. Tel est le sens de la liberté dans une société complexe : elle nous donne toute la certitude dont nous avons besoin. »

Nicolas Froissard

[1] Courant historique fondé pendant l'entre-deux-guerres qui dominera presque toute l'historiographie française du 20e siècle.

[2] Braudel définit le capitalisme comme « en gros (mais en gros seulement) » la façon dont est conduit, pour des fins peu altruistes d'ordinaire, l'insertion du capital dans l'incessant processus de production.

[3] Un des apports de Braudel est l'approche de l'événement historique par le biais des temps dans lesquels il s'inscrit : le temps long (celui de la géographie et de l'ethnologie), le temps moyen (celui des religions, des systèmes sociaux et économiques), le temps court (celui du politique) qui, écume de l'histoire, est à la fois le plus visible et, pris tel quel, le plus superficiel. (Source : www.encarta.msn.fr)

[4] A la différence des entreprises capitalistes, les organisations de l'économie sociale n'ont pas pour but de rémunérer le capital mais de satisfaire les besoins de leurs membres. Cf. Guide de l'économie sociale de A à Z, Alternatives économiques.

[5] Charles Gide (1847-1932), théoricien de l'économie sociale et dirigeant historique du mouvement coopératif français. Interdépendances lui consacrera un article dans son prochain numéro.

[6] 42% des Français ne partent pas en vacances (sondage 2008 Ifop pour L'Humanité), 7,862 millions de français (13,2 % de la population) vivent en dessous du seuil de pauvreté (source : Insee) ; dans le monde, 1,4 milliard de personnes vivent en dessous du seuil d'extrême pauvreté (1,25 $ par jour) (source : Banque mondiale).

Pour aller plus loin

La grande transformation

Karl Polanyi, Gallimard, coll Tél, 470 p.

Livre phare de l'auteur, publié en 1944, où il propose une étude complète de l'histoire du capitalisme du 18e siècle jusqu'à la seconde guerre mondiale. L'ouvrage lui valut d'être nommé à l'université de Columbia, qu'il quitta en 1953 pour Toronto où il continua son travail jusqu'à sa mort en 1964. Traduit en français près de 40 ans après sa publication.

Le socialisme de Polanyi

Les Essais de Polanyi, Seuil, 2008, 584 p.

Polanyi rejette l'opposition entre le marché et la planification administrative centralisée dans laquelle les libéraux voulaient enfermer le socialisme. Il y prône un socialisme démocratique, parlementaire et décentralisé au sein duquel des institutions organiseraient la socialisation des moyens de production en assumant « la réalité du pouvoir », pouvoir qui ne serait pas dissout dans un prétendu « ordre spontané » du marché mais organisé collectivement.

L'économie-monde de Fernand Braudel

Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Livre de proche, 3 tomes, 1993 / La dynamique du capitalisme, Flammarion, coll. Champs Histoire, 2008.

Braudel présente le monde du 15e siècle comme un ensemble d'économies-monde : des ensembles cohérents, à l' espace géographique donné ne variant que sur la très longue durée, avec pour centre une ville dominante.

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Cet article est paru dans Interdépendances n°74 - Juillet-Août-Septembre 2009.

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