Tous droits réservés
L'hôtel près de la Gare de Lyon, à Paris, est modeste. La gérante fait les comptes en chaussons, son mari tient le bar. Sert un café à l'unique client qui pourrait être un ami. Une employée passe l'aspirateur. Monsieur Rabhi ? C'est un habitué. « On est contents de le voir. Il fait partie de la famille ». Il arrive, âgé mais pas usé, amical et impressionnant à la fois, venu en train pour une conférence. Encore une. Très demandé pour son domaine d'expertise : l'agroécologie, ou comment associer production agricole, protection et régénération de l'environnement. Un savoir qu'il applique dans sa propre ferme, et qu'il transmet depuis la fin des années 70 à travers le monde, notamment dans des zones a priori peu fertiles. Dans ses livres et lors de nombreuses interventions publiques, il appelle à « l'insurrection des consciences », alertant sur l'importance vitale de « la terre nourricière » qu'il est urgent de préserver.
Pierre Rabhi naît en Algérie, en 1938. Il a quatre ans lorsque sa mère décède. Quelques mois plus tard, son père, ouvrier, le confie à un couple de Français. Adolescent, Pierre se convertit au catholicisme, contre le vœu de son père, avec qui il se fâche. Lorsqu'éclate la guerre pour l'indépendance de l'Algérie, il se brouille avec ses parents adoptifs. Alors, tout jeune adulte, il quitte sa terre natale pour Paris. Il y étudie l'histoire et la philosophie et nourrit déjà une grande méfiance vis-à-vis des logiques productivistes et consuméristes des Trente glorieuses. Il élabore sa critique de la finance « passée d'un état normal de rationalisation du troc à une pratique qui n'a pour objet qu'elle-même ».
Au tout début des années soixante, il quitte la ville pour l'Ardèche avec Michèle, sa future épouse. Le premier de leurs cinq enfants naît, tandis que le jeune père se forme à l'agriculture dans une Maison familiale rurale, sans adhérer à l'enseignement, basé sur le recours aux engrais et pesticides chimiques. La famille s'installe bientôt sur une petite exploitation aux terres arides et rocailleuses, où tout est à rénover, et pose les bases de ce qui deviendra leur « prototype de nouveau paradigme ». La ferme accueille des visiteurs. Quelques-uns au début. Après 1968, « ça n'a pas arrêté. Les gens séjournaient, travaillaient avec nous. » Tous rejetant le système de vie dominant.
« Le modèle actuel n'est pas rafistolable. Un changement de modèle repose sur des structures et du concret. Il y a des personnes qui agissent et incarnent. Pour d'autres, ces actions sont un ensemencement. C'est pour cela que nous parlons plutôt de prototype ». Prototype fondé sur le retour à la terre et la reconstitution du lien social. Maisons en terre et en bois, énergie solaire et éolienne, nourriture bio... tout ou presque est produit sur place. Prototypes qui se font de plus en plus nombreux. Le Hameau des buis, crée par l'une des deux filles, Sophie ; la ferme “les Amanins” ; le Mas de Beaulieu enfin, centre névralgique de l'association Terre et humanisme en Ardèche. « Ces lieux de démonstration sont destinés à prouver que c'est possible. » Ils sont rassemblés depuis 2006 au sein de l'association Colibris-Mouvement pour la Terre et l'humanisme. De nombreux projets à l'étranger profitent également de ce savoir-faire, pour la culture de terres arides (Burkina Faso, Tunisie, Niger...) et en Europe de l'Est, où Pierre Rabhi tient à soutenir les derniers petits producteurs d'Europe menacés par l'arrivée des vastes monocultures qui dominent déjà à l'Ouest.
Et enfin, il y a les conférences. Parler encore et encore d'agroécologie ne l'ennuie pas. « Le sujet est vaste, il y a beaucoup à dire. » Notamment que nous vivons aujourd'hui dans une surabondance malheureuse, fondée sur un système artificiel et fragile : la production locale est très affaiblie et nous dépendons de grandes entreprises dont les pratiques ont un coût écologique et humain. Dire aussi que consommer ne peut pas être un devoir civique. « On pousse tellement à consommer qu'il y a une obésité non seulement physique mais psychologique, de désirs toujours inassouvis. » Au fil des ans, son appel à vivre dans un état de « sobriété heureuse » touche de plus en plus de personnes. A tel point que sa pré-campagne présidentielle en 2002 remporte un succès inespéré. Pour « transmettre le message d'urgence écologique et humaine et être force de propositions d'alternatives pour l'avenir », il récolte en deux mois 184 signatures d'élus en faveur de sa candidature. Il en fallait 500. Se représenter ne l'a pas tenté. Pour lui, toute initiative de la société civile est politique. Et surtout, il se trouve impliqué auprès de gens qui ont faim. Transmettre un savoir-faire précieux, pour non seulement de survivre, mais vivre dignement par soi-même, « c'est ça l'urgence ».
Photo et texte de Louise Bartlett
En désaccord avec l'enseignement classique de l'agriculture, qui promeut l'utilisation d'engrais et de pesticides chimiques, Pierre Rabhi découvre en 1963 la biodynamie. Les bases de cette démarche ont été posées par Rudolf Steiner – par ailleurs fondateur du mouvement anthroposophe – dont la doctrine est à l'origine des produits cosmétiques Weleda et de la pédagogie Waldorf-Steiner. La méthode biodynamique est proche de que l'on appelle aujourd'hui agriculture biologique. Elle associe l'usage de préparations exclusivement organiques (et non chimiques) et attention portée aux rythmes de la nature. Pierre Rabhi a par la suite développé l'agroécologie, une approche globale ayant pour objet « la relation harmonieuse entre l'humain et la nature », qui concerne toutes les sphères de l'organisation sociale : de l'agriculture (avec une attention particulière pour le respect de la biodiversité, la fertilisation organique des sols, la lutte contre l'érosion et l'optimisation de l'usage de la ressource en eau) à l'éducation, en passant par la santé, l'économie, l'aménagement du territoire... L'agroécologie défend la place des paysans, le lien social, la salubrité alimentaire, la production et la consommation locales, en vue de rendre les populations autonomes sur leurs territoires.
1960
Découvre l'agriculture biologique et écologique.
1978
Met au point divers programmes de formation à l'agroécologie en Europe et en Afrique.
1985
Reconnu comme expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification. Il participe à des programmes d'échelle mondiale, notamment sous l'égide des Nations-Unies. Co-fonde Gorom Gorom, le premier centre africain de formation à l'agroécologie.
1992
Lancement du programme de réhabilitation de l'oasis de Chenini-Gabès en Tunisie.
1997
Nouvelles actions de développement au Niger (région d'Agadez), au Mali (région de Gao) et au Maroc (Kermet BenSalem, Dar Bouazza, Taroudant).
2002
Candidature aux élections présidentielles.
2006
Lance Colibris-Mouvement pour la terre et l'humanisme.
Créée en 1994 sous le nom des “Amis de Pierre Rabhi”, rebaptisée en 1999, l'association Terre & Humanisme œuvre pour la transmission de l'agroécologie.
Initié en juin 2006 par Pierre Rabhi pour impulser un mouvement international autour des valeurs et alternatives décrites dans la Charte pour la terre et l'humanisme : sortir du mythe de la croissance indéfinie, vivre dans la sobriété heureuse, replacer l'humain et la nature au coeur de nos préoccupations, mettre le féminin au coeur du changement, produire et consommer localement, etc.
Cet article est paru dans Interdépendances n°75 - Octobre-Décembre 2009.
économie sociale et solidaire
développement durable
commerce équitable
politique
insertion
toxicomanie
associations
entrepreneur social
coopérative
emploi
ess
VIH-sida
solidarité
exclusion
mineurs
ONG
SCOP
entreprise
écologie
prévention

Retrouvez les annonces de notre partenaire Ressources solidaires
Réaction de aldona le 15/06/2011 à 16:45
Intéressant portrait d'une belle personne qui développe une approche à échelle humaine, avec une vision, des valeurs, une pratique et des proposition très concrètes qui mériteraient d'être mieux connues. Incite à re-penser la croissance à tout prix, le consumérisme aveugle, le lien en l'individu et le collectif.
AJ