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Philippe Desbrosses, semeur de graines

Défenseur de la biodiversité, Philippe Desbrosses préserve et cultive des semences de fruits et légumes oubliés. Il dirige un centre de formation en agriculture biologique et propose des stages de jardinage et de cuisine bio. Passionné mais pragmatique, il a pris le parti de travailler pour des institutions nationales et européennes et tenter de défendre des pratiques respectueuses de l'environnement.

Dans son centre de formation pilote en agriculture biologique de Sainte-Marthe, créé en 1992, Philippe Desbrosses propose des stages aux personnes souhaitant se lancer dans une activité agricole bio. «Il serait possible de produire simplement et naturellement des fruits et légumes meilleurs, localement, mais il faut être plus nombreux à la terre.» Il se rappelle la conversion au bio de ses parents en 1969 : «Sans engrais, le maïs était soudain dépassé par les mauvaises herbes!» C'est ainsi, en cherchant à comprendre comment cultiver sans intrants, que ce fils d'agriculteurs d'avant-garde découvre les semences rustiques de fruits et de légumes adaptés à la terre de Sologne. Il apprend l'existence de collectes de semences (Seed Exchange, Peace seeder, Seed savers aux Etats-Unis), commence sa propre collection, et écrit un article sur le potimarron dans la revue Pour nos jardins. « Là, le conte de fées commence. » A la poste de Blois arrivent des sacs entiers de courrier, envoyés par des jardiniers souhaitant eux aussi planter des potimarrons. Pour aider à la mise en œuvre, 30 francs de souscription sont demandés à chacun. Depuis le premier catalogue paru sur une feuille A4 pliée (graines de Potimarron, de potimarron bleu de Hongrie, de la salade Pasquier et du melon Vieille France), la collection s'est largement étoffée. Avec l'objectif de préserver des espèces et maintenir des variétés anciennes, semences florales et potagères sont cultivées et distribuées. Elles sont inscrites au registre annexe des variétés anciennes pour jardiniers amateurs dans le catalogue français des espèces et variétés potagères. Un catalogue qui suscite la polémique, pour le contrôle et les procès absurdes qu'ont pu endurer des producteurs de semences, traités comme des délinquants pour avoir produit une graine non enregistrée. Procès auxquels Sainte-Marthe n'a pas échappé.

L'expertise

Malgré des périodes de difficultés financières, la ferme emploie aujourd'hui 20 salariés et 12 formateurs sur 120 ha de surface agricole utile sur un territoire de 160 ha constitué de plaines, bois, étangs. Directeur de la ferme, Philippe Desbrosses est un expert reconnu de l'agriculture biologique. Président de la commission nationale du label AB au ministère de l'Agriculture jusqu'en 2007, il est à l'origine de la création du label en 1983. Il a travaillé auprès de plusieurs gouvernements français depuis les années 70, auprès de l'Union européenne, était chef de délégation de l'Ifoam durant les années 80, et impliqué dans la préparation du Grenelle de l'environnement. Il assume sa position officielle, tout en comprenant l'action de l'association Kokopelli [voir encadré], plus maquisarde. Il regrette les difficultés du label bio européen, fruit de trop de compromis. «Il faut arriver à mettre 25 pays d'accord, avec des critères différents selon les climats!» Il reconnaît que des «opérateurs peu scrupuleux» peuvent profiter des mesures trop libérales, quelles que soient les précautions. «La loi, c'est quand une société ne sait plus vivre ensemble en confiance et quand les circuits du producteur au consommateur sont trop distants. Il faut un cadre réglementaire dans lequel des gens honnêtes se retrouvent.»

Révolté

Sans avoir été dépossédé des terres de sa famille, il rappelle, indigné, les préconisations de «technocrates» en 1959 pour industrialiser la France : chasser les paysans de la terre en les appauvrissant. «J'ai grandi dans cette souffrance». Il vante le génie empirique des petits paysans, en prise directe avec la nature et leur sol. S'emporte contre l'industrie pétrochimique dont les produits sont partout, du plastique des serres à leur chauffage, des engrais et pesticides au carburant des tracteurs. «On n'imagine pas la vulnérabilité de notre civilisation. Aujourd'hui la France ne compte que 4 % d'agriculteurs, et la plupart dépendent de la pétrochimie.» Depuis 40 ans, une exploitation ferme tous les quarts d'heure. «Les paysans ont été remplacés par des molécules chimiques». Le tissu social se disloque, et à chaque disparition de ferme, les terres finissent entre les mains de grosses exploitations qui gérent la surface agricole par la chimie. L'absurdité est patente : la surface de production de fruits et légumes en France ne représente plus que 2% selon Eurostat et régresse d'année en année. En contre-partie, 1500 semi-remorques traversent chaque jour la frontière à Perpignan chargés de fruits et légumes composés en grande partie d'eau... venus de pays où cette ressource manque. «L'agriculture moderne ignore les trois centimètres de terre fertile qu'on appelle l'humus, sur lesquels reposent les fondements de notre vie et toutes les grandes civilisations prospères.» Aussi raille-t-il volontiers «ces industriels affairistes qui n'auraient pas hésité à faire breveter la photosynthèse s'ils avaient pu».

Revenir aux sources

Des histoires de fruits et légumes, il pourrait en raconter des dizaines. Pourtant, avant de vivre de la terre, il l'a quittée. Marié à 20 ans, il quitte la ferme de ses parents, pour devenir chanteur et manager du groupe de son épouse Jacqueline. Les galas et l'opéra pop “Belisama” en 1969 ont mené l'ensemble au label Vogue et aux premières parties de Pierre Perret, Julien Clerc, Michel Sardou, Nino Ferrer et Eddy Mitchell... Mais il se lasse du show biz, et à 29 ans, lui préfère l'alchimie, reprend des études à l'université Paris VII et devient docteur en sciences de l'environnement. Une chute force Jacqueline à poser l'accordéon trop lourd et à quitter la scène. En 1974, le couple reprend la ferme familiale de Sainte-Marthe. De sa carrière musicale, Philippe garde un carnet d'adresses et l'habitude de la prise de parole en public, qu'il met désormais au service du bio. Et raconte, dans un sourire, comment en 1974, il était interviewé par Jacques Chancel pour l'émission Radioscopie en tant que témoin des petits paysans.

Père, grand-père, il compte abriter la propriété familiale dans une fondation, pour la préserver, et développer un réseau d'universités paysannes d'éco-compagnonnage. Né durant la guerre, il s'inquiète de finir sa vie dans une tragédie historique d'un autre genre : une pénurie alimentaire ou un cataclysme environnemental. Très sensible au lien entre santé, alimentation et environnement, il fonde en 1999 l'association Intelligence Verte, lance les entretiens de Millançay, des cycles de conférences et de tables rondes autour de thèmes liés à la santé, à l'alimentation et à des modes de développement durables. Signataire de la charte des Colibris*, membre du comité de veille écologique de la fondation Nicolas Hulot et du conseil d'administration du Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique (Criigen) présidé par Corinne Lepage, il tente au maximum de faire reculer le spectre d'un effondrement généralisé des écosystèmes.

Louise Bartlett

* Fondée par Pierre Rabhi, l'association Les colibris-Mouvement pour la terre et l'humanisme fédère des personnes et structures qui s'engagent à «replacer l'humain et la nature au cœur de nos préoccupations et à incarner ces valeurs dans [leur] vie quotidienne».

www.colibris-lemouvement.org

Instantané

Il donne rendez-vous dans un restaurant du 7e, sa «cantine bio» lorsqu'il est à Paris, toute meublée de bois. L'atmosphère serait scandinave, s'il n'y avait le serveur italien en pleine représentation pour sa clientèle. Philippe Desbrosses, fondateur-animateur depuis 1973 des principales organisations nationales et internationales d'agriculture biologique, présente avec enthousiasme son dernier projet : un concours “Mémoire vivante des trésors de la nature”, avec Isabelle Autissier pour marraine, à destination des enfants. Objectif : les inviter, en cette “Année internationale de la biodiversité”, à trouver auprès de leurs grands-parents, entre caves, greniers et fonds de tiroirs, l'histoire des variétés anciennes que cultivaient leurs ancêtres ou à proposer des recettes de légumes retrouvés. Il espère ainsi sensibiliser la nouvelle génération à la biodiversité, au savoir de leurs aînés, et bien sûr, découvrir des variétés que l'on croyait perdues, à l'instar de la laitue Gotte Noire ou de la pomme de terre Institut de Beauvais.

Kokopelli

L'association Kokopelli œuvre depuis 1999 pour « la libération de la semence et de l'humus ». Elle distribue près de 4500 variétés répertoriées (semences potagères, céréalières, florales) et préserve une grande quantité de semences non-inscrites au catalogue officiel des espèces et des variétés, dont la distribution engendre des poursuites de l'Etat. Pour être commercialisée ou même transmise, une semence doit obligatoirement obtenir un Certificat l'obtention végétale (COV) et être inscrite au catalogue officiel. L'association dénonce cette formalité, arguant le coût de la certification et la priorité à la préservation de la biodiversité.

Itinéraire

1941 : Naissance à Millançay en Sologne

1974 : Prend la direction de la ferme familiale Sainte-Marthe

1978 : Préside les négociations avec les gouvernements successifs qui aboutissent à l'officialisation et à la certification de l'agriculture biologique en France

1983 : Expert auprès du ministère de l'Agriculture, participe à la création du label AB

1985 : Expert auprès de la CEE et du Parlement européen

1985-1990 : Chef de la délégation européenne de l'Ifoam (fédération mondiale de l'agriculture biologique), préside aux négociations du Règlement européen AB 2092/91 pour la certification des produits biologiques

1992 : Expert auprès de la CEE et du Parlement européen. Fonde à Sainte-Marthe un centre de formation pilote en agriculture biologique

1999 : Fonde l'association Intelligence verte (développer une activité respectueuse de la santé et de l'environnement pour le 21e siècle) et lance les entretiens de Millançay, des cycles de conférences et de tables rondes autour de thèmes liés à la santé à l'alimentation et à des modes de vie et de développement durables.

A lire

Le krach alimentaire Edition le Rocher 1987

Nous redeviendrons paysans, éd. ? 1989

Le pacte écologique, ouvrage collectif avec Nicolas Hulot éditions Calmann Lévy 2006

Médecines et alimentation du futur, co-dirigé avec Nathalie Calmé, avec 25 des intervenants des entretiens de Millançay, éd ? 2009

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Cet article est paru dans Interdépendances n°77 - Avril-Mai-Juin 2010.

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