Tous droits réservés

Thomas Sankara, l'intégrité en héritage

Pierre Rabhi en parle comme d'un ami. Sa mort, le 15 octobre 1987, il l'a apprise à la radio. Incontestablement “un des grands chocs de [sa] vie”. Pour beaucoup en Afrique, Thomas Sankara reste bien plus qu'un dirigeant courageux : c'était un guide, un mentor, un symbole de dignité et de renouveau pour le continent noir. Portrait d'un révolutionnaire au “pays des hommes intègres”.

Début des années 1980. Une certaine effervescence militante gagne ce qui n'est encore que la Haute Volta. Les partis politiques ont pignon sur rue. De nombreux étudiants bercés aux écrits voltairiens dans les universités françaises reviennent au pays plein d'idéaux, avec l'espoir de faire bouger un pays plongé depuis trop longtemps dans l'immobilisme. L'atmosphère est à la révolution. Thomas Sankara, jeune capitaine marxiste, n'a lui pas connu la France. Son esprit révolutionnaire s'est forgé au contact de la révolution Malgache de 1972. Remarquable soldat au charisme évident, il est très tôt sensibilisé à la chose politique par des enseignants zélés. Il se frotte aux arcanes du pouvoir en occupant quelques mois la fonction de Ministre de l'information, poste auquel il se fait apprécier du peuple pour sa liberté de ton. Mais son destin bascule dans l'Histoire le 4 août 1983. Ce jour-là, 250 hommes emmenés par son ami Blaise Compaoré marchent sur Ouagadougou et renversent le régime du président Jean-Baptiste Ouédraogo. Sankara lui succède à la tête du pays.

Un sage pressé

Il hérite d'une Haute Volta délabrée. Sa première mesure, symbolique, sera de renommer le pays Burkina Faso : « pays des hommes intègres ». L'idée d'une rupture est enclenchée. Le Burkina est alors dans une situation préoccupante : mortalité infantile parmi les plus élevées au monde, espérance de vie estimée à 40 ans, taux d'alphabétisation déplorable et PIB par habitant d'à peine 72 euros. « Notre révolution n'aura de valeur que si nous pouvons dire que les Burkinabés sont, grâce à elle, un peu plus heureux » [1]. Homme des constats simples, mais jamais simplistes, Sankara s'attaque immédiatement au concret : il défend la condition féminine (salaire vital, journée des hommes aux marchés, interdiction de l'excision et de la polygamie), multiplie les mesures sanitaires (politique de « vaccinations commandos »), soutient la paysannerie [voir encadré page 38] et, sur le plan international, se positionne comme porte-parole du mouvement des non-alignés. Son idée fixe : redonner fierté au peuple Burkinabé à travers l'indépendance politique et économique. « Il faut produire, produire, parce qu'il est normal que celui qui vous donne à manger vous dicte également ses volontés » [2]. Les importations de fruits et légumes sont rapidement interdites et plusieurs mesures protectionnistes symboliques sont instaurées.

Obsédé par la révolution, Sankara va vite, parfois trop vite. Bousculant les occidentaux et la société traditionnelle, selon lui responsables de l'attentisme ambiant, il s'attire quelques inimitiés qui lui coûteront la vie. « Il a agi comme s'il avait le pressentiment qu'il aurait peu de temps », avance Pierre Rabhi, comme pour justifier certaines maladresses. Le 15 octobre 1987, il est assassiné sur ordre présumé de son ami Blaise Compaoré, lassé de se morfondre dans l'ombre de celui qu'il a porté au pouvoir. Compaoré lui succède, mettant immédiatement fin à la révolution. Il est toujours en place aujourd'hui.

Un héros universel...

« Le plus important, c'est d'avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s'asseoir et écrire son développement » [3]. Porte-parole du tiers-monde et panafricaniste notoire (il se référait à Kwame Nkrumah et à Amilcar Cabral), Sankara a posé les bases du discours altermondialiste actuel. En septembre 2009, en préambule du IIe sommet Afrique-Amérique du Sud, Hugo Chavez rappelait d'ailleurs le caractère profondément moderne du programme politique détaillé par le leader Burkinabé le 4 octobre 1984 à la tribune de l'Onu. Sankara reste pourtant largement méconnu hors du continent noir. L'omerta qui règne au pays autour de son assassinat et de son héritage politique n'y est peut-être pas pour rien.

... entré dans l'Histoire

Thomas Sankara aurait aujourd'hui 60 ans. Comment regarderait-il une Afrique, qui, pour certains, n'est toujours pas « entrée dans l'Histoire » ? Et son Burkina : aurait-il connu une destinée moins anonyme s'il avait eu le temps d'achever sa révolution ? Rien ne permet de l'affirmer. Une chose est sûre : le « sankarisme » connaît aujourd'hui une seconde jeunesse à travers la musique, les écrits et les blogs qui lui rendent hommage par milliers. L'ampleur des festivités liées au 20e anniversaire de sa mort à Ouagadougou en 2007 sont la preuve que personne n'a su lui succéder dans le cœur des jeunes africains. Pierre Rabhi voit bien en Barack Obama un de ses héritiers. Peut-être parce que, à l'image du président Américain, Sankara a contribué à sa façon à « changer l'ambiance planétaire ». Sur les similitudes entre les deux hommes, Monsieur Rabhi n'en dira pas davantage : « Les belles consciences doivent parfois composer avec les aversions du monde... » Sankara ne savait pas composer. C'est sans doute ce qui l'a tué.

Romain Dichampt

[1] Discours prononcé à Tenkodogo le 2 octobre 1987.

[2] 1re conférence nationale des CDR, 4 avril 1986.

[3] Fratricide au Burkina, Sankara et la Françafrique, documentaire de

Thuy Tien Hi et Didier Mauro.

Dates-clés

21  décembre 1949

Naissance à Yako, Haute Volta

21  avril 1982

Démissionne de son poste de secrétaire d'Etat à l'information par un laconique « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! », déclaration qui contribua à le rendre populaire

4  août 1983

Accède à la présidence de la Haute Volta, suite au coup d'Etat mené par son ami Blaise Compaoré

4  octobre 1984

Discours-programme prononcé devant l'assemblée générale des Nations unies

15  octobre 1987

Assassiné dans des circonstances restées troubles

Le site agroécologique de Gorom-Gorom

Désireux de faire profiter au plus grand nombre des acquis de la révolution, pas question pour Sankara de laisser de côté le monde agricole. Il ambitionnait de redonner aux paysans, principaux producteurs de richesses, le goût d'entreprendre en leur restituant la place qu'ils méritent dans la vie politique et en tentant de rétribuer leur travail à sa juste valeur. Aussi s'est-il efforcé de mettre en place un certain nombre de mesures, parmi lesquelles la création d'un marché national et l'appui à la recherche de débouchés pour les productions locales. Des obligations d'acheter local existaient même pour les classes moyennes, mesure très impopulaire chez les couches urbaines et qui contribuèrent à isoler Sankara politiquement. Fidèle à sa réputation de dirigeant créatif, Sankara avait positionné le Burkina comme leader sur le terrain de l'agroécologie. Il soutenait le centre de Gorom-Gorom, monté par Pierre Rabhi en 1985 pour former les paysans

à des pratiques plus respectueuses des écosystèmes. Cette structure de formation accolée à un établissement hôtelier pouvait être visitée par les touristes, ce qui en faisait en quelque sorte le premier projet burkinabé

de tourisme solidaire ! Aujourd'hui, la structure n'existe plus, mais les anciens élèves de Pierre Rabhi continuent de transmettre le savoir acquis à Gorom-Gorom aux jeunes paysans de tout le pays. Le Maroc envisage de reproduire le modèle.

R.D.

A lire

Biographie de Thomas Sankara : la patrie ou la mort

Bruno Jaffré, L'Harmattan

Thomas Sankara parle

Recueil de discours

et d'entretiens

Livres Pathfinder

Offrande au crépuscule

Pierre Rabhi

Récit de son expérience

au Burkina Faso

L'Harmattan

A écouter

Sankara

du groupe de reggae rouennais Kinkeliba, album Couleurs croisées

Sankara par Alpha Blondy,

album Jah Victory

Rendez-vous avec X : vie

et mort de Thomas Sankara

Emission diffusée

sur France Inter

1 réaction

Réagir à cet article :

Votre nom ou pseudonyme *
Votre e-mail
Url de votre site Web
Votre réaction *
90O5X
Recopiez le code de validation ci-dessus

Réaction de LEXOU le 01/06/2010 à 15:03

C'EST UN GRAND HOMME DE L'AFRIQUE MALHEUREUSEMENT COMME LA PLUS PART DE NOS BONS DIRIGEANTS DE L'EPOQUE QUI AIMENT LA PATRIE ET QUI SERVENT LEUR NATION; SONT ELIMIMES ET LES AUTRES QUI SONT AU POUVOIR ACTUELLEMENT VIENNENT POUR SE SERVIR....J'AVAIS ASSISTE A OUAGADOUGOU POUR LE VINGTIENNE ANNIVERSAIRE DE L'ASSASINAT DE SANKARA EN PRESENCE DE MARIAM C'ETAIT EMOUVANT... VIVE SANKARA QU'IL SE REPOSE EN PAIX.

Cet article est paru dans Interdépendances n°77 - Avril-Mai-Juin 2010.

A lire sur ce thème :

    Rédacteurs en chef invités

    Photo Pierre Rabhi

    Pierre Rabhi

    Photo Patrick Viveret

    Patrick Viveret

    Offres d'emploi

    Chaque trimestre, découvrez dans le magazine papier des offres d'emploi dans le secteur de l'économie sociale et solidaire.

    Annonceurs, publiez vos offres d'emploi

    Inscrivez vous à la lettre d'information

    Recevez par e-mail les dernières infos d'Interdépendances

     

    Mentions légales - Contact - ©2010 - Interdépendances est une publication du Groupe SOS