Tous droits réservés

Un tissu social bien ajusté

Dans son atelier parisien, Sakina M'Sa démontre depuis 2006 que la haute couture n'est pas réservée à une élite. Des employés en insertion y apprennent en effet un métier aussi exigeant que fascinant : une véritable fabrique de rêves et de lien social !

Sakina M'Sa parle comme elle coud : elle choisit ses mots avec gourmandise, l'air un rien déconneur, sourire jusqu'aux oreilles. D'emblée, on comprend que tout est toujours possible. Que l'on peut rêver de podiums et de paillettes sans y avoir été invité, que l'on peut vouloir le Beau sans avoir lu Rimbaud et dessiner des robes sans avoir étudié... Tout en Sakina parle de cette liberté.

Un parcours comme un défi à la fatalité

D'origine comorienne, Sakina est parachutée à sept ans dans les quartiers populaires de Marseille, où elle apprend à lire. «En arrivant je ne lisais que les sourates du Coran, raconte-t-elle. J'ai soudain pris conscience de la chance que c'était de comprendre ce qu'on lit. ça m'a rendue immensément heureuse.» Pas de livres à la maison, Sakina s'approvisionne sur le marché aux voleurs, en bas. Elle y dégote quelques perles et, de fil en aiguille, flirte avec Baudelaire et Oscar Wilde, dévore les surréalistes... L'adolescente punk se construit entre les slogans No future et les biographies de grands personnages... Celles d'Elsa Schiaparelli et de Madeleine Vionnet [voir encadré] la marquent plus particulièrement : elle sera créatrice de mode.

La mode comme objet de révolution sociale

Ces épopées féminines la fascinent : elles transforment la couture, cette sage occupation de la ménagère, en un formidable outil d'émancipation, et font de la femme plus qu'un objet de séduction, un sujet de révolution : «En libérant la femme de son carcan, Madeleine Vionnet a imposé un véritable choix de société. La mode n'est pas qu'un truc superficiel». Sakina va plus loin : le vêtement a un rôle identitaire, sociologique. Dans la vitrine de son atelier parisien à Barbès, la gorge d'un mannequin arbore un titre évocateur “La mode ou la féerie du code” : un clin d'œil à Jean Baudrillard, modèle et ami, dont l'avant-gardisme lui inspire cette nouvelle façon de penser la mode. C'est dans cet esprit qu'elle fonde et anime depuis 1998 des ateliers de médiation culturelle et organise de grands événements à destination des femmes du quartier. En 2007, l'exposition ‘‘L'Etoffe des Héroïnes'' présente les créations de 13 femmes. Venues d'horizons différents, elles s'inspirent de différentes œuvres d'art et réunissent 25000 visiteurs au Musée du Petit Palais. La même année, pour la Nuit blanche, à côté de la mairie des Lilas (93), Sakina propose des ateliers de production-customisation dont les réalisations ne sont rien moins qu'installées dans les arbres du parc !

Sakina fait la peau au caractère uniformisateur et élitiste de la mode : ses robes parlent de terre, de territoire, d'identité, de mémoire... Elle utilise des étoffes bio produites uniquement en France. Ses défilés sont une provocation permanente : ses mannequins défilent pieds nus, bras ballants, s'arrêtent au milieu du podium et reflètent la diversité de la rue : de 16 à 50 ans, toutes tailles, toutes origines, toutes professions confondues.

L'insertion par le Beau

Allier haute couture et insertion : que d'audace dans cette idée ! Pour l'artiste, c'était une évidence : «Ce qui élève l'âme, c'est le beau et le sensible». Dès lors, la mode ne devrait-elle pas être accessible à tous ? Et puis, lance-t-elle, «il n'y a pas de diplôme pour l'émotion !» Une évidence aussi pour la militante, convaincue de l'importance de cette culture d'atelier qui, à l'heure où les journaux ne parlent plus que de fermetures et de créances de salaires, doit rester force d'innovation sociale. En 2006, elle crée au cœur de Barbès une maison de couture et d'insertion par l'excellence. L'objectif : développer des potentiels en initiant un vrai processus de resocialisation et d'insertion professionnelle par le biais d'un projet collectif valorisant. Cette entreprise compte aujourd'hui deux salariés en insertion qui développent des prototypes pour les créateurs et du prêt-à-porter haut de gamme. Les commandes affluent via les ventes privées ‘‘Tu peux voir'', qui dépoussièrent les vieillottes réunions ‘‘Tupperware'', pour en faire le moteur d'un réseau en expansion. Ses produits s'arrachent au Japon, en Afrique du Sud, en Corée, en Espagne... Au gré des opportunités que l'artiste sait saisir et créer. Cette fois, Sakina revient d'Afrique du Sud, et comme toujours, ses valises sont pleines de nouveaux projets. Commissaire du salon “L'Afrique est à la mode”, personnalité incontournable de l'Ethical Fashion Show, elle travaille en ce moment sur des vêtements stylisés pour le 104 (lieu de création et de production artistique à Paris), en l'occurrence des doudounes à partir de bleus de travail recyclés... Alors, la crise: «même pas peur!»

Anne Dardelet

Couturière de génie et militante

De Christian Dior à Yohji Yamamoto, tous les grands créateurs s'en réclament, et pour cause : Madeleine Vionnet (1876-1975), entre autres révolutions, a inventé le biais, cette technique qui permet de coudre des vêtements qui suivent les mouvements et épousent les formes ! Ce qu'on connaît moins en revanche, c'est la force d'innovation sociale de cette chef d'entreprise atypique : dans l'entre-deux-guerres, soucieuse du bien-être de ses employées, Madeleine Vionnet organise ses ateliers de couture en mettant des chaises pour les ouvrières à la place des tabourets, crée un réfectoire, une crèche, et emploie un médecin et un dentiste à demeure. Bien avant le Front populaire et la loi sur les congés payés, elle va même leur offrir des vacances !

Le tissu planté by Sakina M'Sa L'innovation arrive souvent sans prévenir. Un jour où elle est en panne d'inspiration pour les costumes d'une pièce de Bertolt Brecht, Sakina se souvient d'un mot de sa grand-mère : «Quand ça ne va pas, confie à la terre ce qui, sur le moment, est pour toi la chose la plus précieuse au monde». Elle enterre la toile à patron et l'oublie. Deux mois plus tard, le chien de la maison déterre le tissu, vieilli par une oxydation lente. Depuis, de grandes bandes de tissu naturellement patinés s'étalent comme de grandes plaies sur les robes signées Sakina : plus qu'une marque de fabrique, une identité !

Itinéraire

1972

Naissance aux Comores. Sakina

est élevée par sa grand-mère,

une femme libre qui avait décidé

de ne pas «s'encombrer d'un mari».

1979

Arrivée en France. Sakina rejoint ses parents à Marseille où elle découvre la lecture, la poésie, l'univers de la mode.

1992

Départ pour Paris. Sakina quitte l'atelier de la costumière Geneviève Sovin Doering, mentor et amie.

2002

Premier défilé officiel. La mode de Sakina s'affiche humoristique, rebelle et transdisciplinaire : à la fois textile, plastique et littéraire.

2006

Création de l'atelier d'excellence de la rue des Gardes, qui emploie aujourd'hui six salariés dont deux en insertion.

2007

Grand Prix de la création de la Ville

de Paris, prix version Femina, succès

de l'exposition “L'Etoffe des héroïnes” au musée du Petit Palais à Paris.

0 réaction

Réagir à cet article :

Votre nom ou pseudonyme *
Votre e-mail
Url de votre site Web
Votre réaction *
8LCA
Recopiez le code de validation ci-dessus

Cet article est paru dans Interdépendances n°78 - Juillet-Août-Septembre.

A lire sur ce thème :

    Rédacteurs en chef invités

    Photo Eve Chiapello

    Eve Chiapello

    Photo Pierre Rabhi

    Pierre Rabhi

    Photo Patrick Viveret

    Patrick Viveret

    Offres d'emploi

    Logo Ressources Solidaires
    Retrouvez les annonces de notre partenaire Ressources solidaires

    Inscrivez vous à la lettre d'information

    Recevez par e-mail les dernières infos d'Interdépendances

     

    Mentions légales - Contact - ©2012 - Interdépendances est une publication du Groupe SOS