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Le parcours professionnel et militant de Daniel Richard, qui a dirigé au cours de sa carrière des organisations d'une diversité étonnante — des multinationales à une PME provençale en passant par une ONG environnementale ou encore une radio indépendante — est une ode au métissage.
Rencontré dans les locaux de Radio Nova qu'il préside, Daniel Richard donne rapidement le sentiment d'être un diffuseur d'ondes positives. Il faut dire que, pour son plus grand bonheur, il a vu récemment son parcours professionnel et sa vie personnelle s'entrecroiser par l'intermédiaire d'un projet qui le comble : depuis un an il a repris, avec son fils avec lequel il dirige le groupe Richard, l'entreprise provençale Souleiado. Une entreprise qui est le reflet d'une région qu'il aime et « qui fait le lien entre tradition et culture locale d'un côté et modernité et mondialisation de l'autre ». Souleiado s'appuie sur la culture et les savoir-faire de la Provence, notamment en matière de conception de tissus et gravures – certains imaginés il y a deux siècles – pour réaliser vêtements et éléments de décoration qui s'exportent partout dans le monde. Une forme d'aboutissement pour ce dirigeant atypique né dans le Gard il y a soixante-six ans. A la tête de cette société qu'il qualifie de « plus belle entreprise du monde », et qu'il convoitait depuis quinze ans, il essaye de lui redonner son lustre d'antan en préservant emplois et savoir-faire locaux. Avec succès semble-t-il : « il ouvre désormais une boutique par semaine », exagère à peine Serge Orru, directeur général du WWF que Daniel Richard a présidé de 2001 à 2007.
Car l'homme est un entrepreneur. Et même un « trouble shooter » [1] : « On m'a toujours chargé des problèmes dont personne ne voulait. Pendant mon service dans la marine, je faisais partie d'une équipe chargée de tester en mer les radars et sonars dans des conditions extrêmes ; je ne suis plus remonté sur un bateau depuis... » Quelque temps plus tard, devenu consultant chez Bossard, on lui confie, entre autres missions a priori impossibles, le rapprochement entre Pinault et Ricard.
Dans la série des missions accomplies, il redresse notamment Sanoflore, une entreprise cosmétique 100 % bio, reprise au bord de la faillite avec vingt salariés. Elle en compte plus de deux cents lorsqu'il la revendra quelques années plus tard à L'Oréal. Avec une clause qui contraint L'Oréal à conserver le laboratoire bio : « Un petit pas, mais qui n'était pas négligeable, dans un secteur où de nombreux produits sont toxiques, voire cancérigènes ».
Dirigeant au sein de grands groupes (Trois Suisses, Sephora et Galeries Lafayette), c'est à cette époque que naît son engagement écologiste. Paradoxal ? Logique, répond-il. Président des 3 suisses de à 1985 à 1997, il prend en effet conscience de l'impact considérable de l'activité de son entreprise : « Une Française sur trois était cliente des 3 suisses, une sacrée responsabilité tout de même, on ne peut pas faire n'importe quoi ! Nous avons commencé par retirer deux mille produits de notre catalogue, au départ davantage par respect pour la santé de nos clients que par conviction écolo. Et puis nous avons poursuivi en sensibilisant nos collaborateurs à l'écologie par de la formation, et en créant des liens avec le WWF. »
Les liens entre l'ONG au panda et Daniel Richard vont aller se resserrant. Il en devient l'un des administrateurs en 1997, puis président en 2001. Derrière le président d'association, l'entrepreneur n'est pas très loin : en quelques années, il multiplie le budget de l'association par dix, essentiellement grâce au développement de partenariats avec des grandes entreprises. Ces collaborations suscitent des critiques d'autres ONG environnementales, et plus largement du secteur associatif pour lequel le WWF se ferait « acheter » par les sociétés du CAC 40. Le risque de servir de « caution verte » est évident. « Une ONG comme le WWF a besoin d'argent, répond Daniel Richard. Pour défendre la dernière forêt sèche [2] du monde, en Nouvelle-Calédonie, on est obligé d'y envoyer des gens, ça coûte de l'argent. Mais nous restons indépendants. Mieux, nous faisons évoluer les entreprises, le plus souvent nulles en écologie. On nous a souvent reproché notre collaboration avec Larfarge, cite-t-il en exemple. Mais elle a abouti à ce que cette entreprise réduise de 20 % sa production de Co2 ». Durant sa présidence au WWF, il est également à l'origine de la réglementation Reach [3]. « Il a bousculé les habitudes, détaille Serge Orru, en proposant par exemple à des hommes politiques européens de tester leur toxicologie. Quand ils apprennent qu'il y a dans leur sang une quarantaine de substances toxiques, forcément ça accélère la prise de conscience et ça permet Reach. » Le Grenelle de l'environnement est une conséquence de l'alliance pour la planète [4], dans laquelle Daniel Richard a joué un rôle considérable. Ce collectif a contribué à faire entrer l'environnement dans le champ politique, en notant par exemple le programme des candidats à la présidentielle. « Daniel est un combattant et un farouche indépendant. Il a toujours été sans concession avec les entreprises et le pouvoir politique ». Il essaiera d'ailleurs de créer un parti, ou plutôt un « Move on [5] à la française », appelé Résistances pour redonner toute sa place au citoyen dans la chose publique. Avec un succès mitigé...
L'indépendance, elle lui aura été dictée par la vie : orphelin, Daniel Richard a été élevé par ses grands-parents jusqu'à leur décès alors qu'il avait dix-huit ans. « Issu d'une famille modeste, puis sans famille du tout, j'ai dû apprendre à me débrouiller tout seul », confie-t-il. Il se présente aujourd'hui comme un gitan, un nomade qui aime vivre à l'hôtel et qui n'a jamais eu de bureau dans les entreprises qu'il a dirigées. Est-il pour autant quelqu'un de détaché ? Non, répond clairement Serge Orru : « Daniel est un vrai gentil, même s'il sait aussi être féroce quand il défend les causes qui lui sont chères... C'est un chef attentif et quelqu'un de fidèle ». C'est par fidélité qu'il arrive à Nova pour prendre un relais, celui de son ami défunt, Jean François Bizot, fondateur du mythique Actuel [6] et de Radio Nova.
Il préside bénévolement Nova depuis 2007 et a contribué à remettre à flot ce groupe qui perdait beaucoup d'argent. « Nova n'est pas une radio comme les autres, elle n'est liée à aucun grand groupe privé, c'est une radio indépendante, qui sort des sentiers battus, mais cette indépendance a un prix : la publicité... il a fallu faire venir les annonceurs », explique Daniel Richard. La rencontre entre une personnalité et un groupe, tous deux à fort tempérament, s'est-elle accompagnée d'étincelles ? « Ce n'était pas évident, surtout lorsqu'on succède à Jean-François Bizot, d'arriver à Nova où les gens tiennent comme nulle part ailleurs à leur liberté », raconte Bruno Delport, directeur général de Nova. « Au début tout le monde ricanait, Daniel était surnommé le grand panda, eu égard au WWF... Aujourd'hui c'est un président très apprécié et respecté. Les équipes se sont aperçues qu'il est là pour les aider à progresser, qu'il respecte leur travail et n'intervient jamais dans la partie éditoriale. » On ne peut pas être un farouche indépendant sans respecter la liberté des autres.
[1] Troubleshooter : un salarié dont le travail consiste à résoudre les problèmes
[2] Forêt sèche : formation forestière qui se développe dans un climat sec
[3] La réglementation européenne Reach (enRegistrement, Evaluation et Autorisation des substances CHimiques), adoptée le 1er juin 2007, organise le contrôle des substances chimiques ayant un impact sur la santé et/ou l'environnement sur le territoire de l'Union européenne et offre au public une meilleure information sur ces substances.
[4] L'Alliance pour la planète : regroupement français d'associations écologistes et d'acteurs de la société civile constitué en 2006 dans l'objectif de proposer une vision novatrice et des actions collectives et coordonnées en matière de défense de l'environnement.
[5] Move on : fédération américaine d'initiatives citoyennes opposées au pouvoir des lobbies et corporations. www.moveon.org
[6] Actuel : le mensuel branché et agitateur d'idées des années 80.
1985
Devient président des 3 suisses
2001
Prend la présidence du WWF
2007
Succède à Jean-François Bizot à la tête du groupe Nova
2009
Rachète avec son fils l'entreprise Souleiado
Cet article est paru dans Interdépendances n°79 - Oct.-Nov. 2010.
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