Le CER Guyane

L'aventure de la vie

Depuis son ouverture en 2002, le centre éducatif renforcé de Cacao en Guyane a construit son projet pédagogique autour de la forêt et de son environnement. Un outil pédagogique original, base de nouvelles habitudes de vie, et permettant d'évaluer le mineur délinquant, sa situation et son potentiel.

Avec une superficie de 90000 km2, la Guyane, département français d'outre-mer (DOM) situé entre le Suriname et le Brésil, est le plus petit pays du continent sud-américain. Parce que les structures pour les mineurs délinquants manquaient sur ce territoire, l'association SOS Insertion et Alternatives (Groupe SOS) crée en 2002, avec le soutien de la direction départementale de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), un centre éducatif renforcé (CER) près de Cacao, à 75 kilomètres au sud de Cayenne. « Les jeunes délinquants sont très violents en Guyane, et cette violence est souvent disproportionnée, explique Lionel Bourderioux, directeur du centre, Normand d'origine qui habite la Guyane depuis 1994. Ici, la tradition de la chasse est très marquée et on peut acheter une arme facilement, car le permis n'est pas obligatoire. Les gamins parviennent donc aisément à s'en procurer. »

Depuis le 8 janvier 2004, huit jeunes, d'une moyenne d'âge de 17 ans, ont intégré le centre dans le cadre d'une mesure de placement judiciaire au titre de l'ordonnance du 2 février 1945 (1). Il s'agit de la troisième session de ce CER, qui accueille exclusivement les jeunes de Guyane ou des Antilles. Alternative à l'incarcération ou éloignement d'un milieu social qui a amené des jeunes à commettre des actes de délinquance, l'objectif d'un CER est « d'assurer un accompagnement éducatif permanent afin de créer les conditions d'une rupture ». En Guyane, les mineurs vivent durant cinq mois (2) une expérience unique, découvrent de nouvelles habitudes de vie.

Diversité ethnique et culturelle

« Il fallait que le projet de ce CER soit en phase avec le cadre guyanais », indique Danielle Berton, directrice générale de SOS Insertion et Alternatives. Le thème de la vie en forêt et de son environnement s'est donc imposé comme la base du projet pédagogique.

Installé sur cinq hectares au cœur de la forêt équatoriale, au bord du fleuve La Comté, le CER n'est accessible qu'en pirogue. Ici, les conditions de vie sont rudimentaires, difficiles et soumises aux aléas du climat. Les jeunes dorment dans des hamacs, sous un carbet (3) et, le premier mois, ils ne quittent pas le lieu de vie. Cette période initiale exclut également tout contact avec la famille qui doit rester éloignée pour permettre la rupture. « Au début, les difficultés d'adaptation sont nombreuses, à cause de l'éloignement, du refus du placement, de la violence, de la recherche d'un leader », témoigne Lionel Bourderioux.

À ces problèmes vient s'ajouter une barrière supplémentaire, celle de la langue, car les origines ethniques et culturelles des jeunes diffèrent. Le directeur a recruté une équipe parlant huit langues ou dialectes : arawak, créole, bushi-nengué, anglais, brésilien, espagnol, hmong, français. Cette équipe éducative (4) est représentative de la population guyanaise et sa pluridisciplinarité est atout majeur dans la prise en charge éducative, technique et sportive. La présence de guides de forêt, spécialistes de la jungle, permet aux jeunes de participer à des travaux de layonnage ou à la construction de carbets, et d'apprendre à vivre dans ce milieu hostile. Les résidents contribuent aussi à des chantiers conventionnés par l'Office national des forêts (ONF), à la protection de l'environnement, à la restauration de nombreux sites.

« L'équipe est très motivée, consciencieuse, dynamique et polyvalente », se réjouit le chef de service. Il insiste aussi pour que chacun apporte ses propres idées éducatives et en assume la responsabilité.

Lors du premier mois, on ne parle pas du projet de sortie. Ce sujet sera abordé plus tard avec les éducateurs « fil rouge » qui viennent sur place au cours de la session rencontrer l'équipe et faire le point sur le mineur dont ils ont la charge. Des évaluations des jeunes par l'équipe éducative du CER sont cependant organisées selon différents critères : tâches ménagères, respect des consignes, hygiène, entretien, etc. Et pour stimuler les mineurs, Lionel Bourderioux a mis en place un système ingénieux : une grille d'évaluation avec des notes matérialisées par des couleurs, comme pour les arts martiaux, du blanc pour le « non satisfaisant » au noir pour le « très satisfaisant ». « Cela motive énormément les jeunes qui se sentent alors en compétition et ont envie de progresser », se félicite le directeur du centre.

Le dépassement de soi

Ateliers de mobilisation scolaire, mécanique, agriculture, élevage d'agoutis (petits rongeurs), de poules, débroussaillage, fabrication d'un débarcadère pour les pirogues, construction d'un nouveau carbet, etc., les activités sur le lieu de vie impliquent le jeune dans un projet et participent à sa socialisation. Les chantiers forestiers, quant à eux, ont régulièrement lieu au cours du placement, favorisant ainsi l'apprentissage de différentes techniques et la connaissance de l'environnement.

La pratique de sports ponctue aussi les journées. « Tous les matins, ils font du sport avant de prendre le petit-déjeuner : volley-ball, footing, basket, football, etc. Ils pratiquent aussi le canoë et l'équitation. En février dernier, nous avons nettoyé une salle de la mairie de Cacao. En échange du travail fourni, nous pouvons l'utiliser pour développer un atelier de musculation pour les jeunes du CER et ceux de Cacao », relate le chef de service, satisfait de cette ouverture supplémentaire sur l'extérieur.

La boxe thaïlandaise, ou Muay Thaï, demeure l'activité phare du CER. « Un excellent outil pédagogique pour inculquer le respect, le contrôle de son corps et de son esprit », poursuit Lionel Bourderioux. Quelques notions fondamentales comme la loyauté, l'humilité, la maîtrise de soi, sont ainsi développées. Initiée par l'un des éducateurs, champion de cette discipline, la boxe thaï est aussi un outil de valorisation pour ces adolescents. Le long du fleuve Le Maroni, avec quatre membres de l'équipe éducative, ils remontent le fleuve, soit 200 kilomètres à la rencontre de 600 autres jeunes. « Nous réalisons cette expédition en partenariat avec l'Education nationale. Sur notre chemin, nous nous arrêtons dans toutes les écoles situées sur Le Maroni pour des démonstrations de Muay Thaï. » Des échanges naissent entre les jeunes, responsabilisant les mineurs du CER qui transmettent quelques acquis. Par ailleurs, ces animations sont très appréciées par les écoles.

En avril, une expédition de taille leur est réservée : plusieurs heures de pirogue et 160 kilomètres de marche dans la jungle, de Cacao à Saül, soit 15 jours d'aventure, sans possibilité de ravitaillement... « Ce périple exige le dépassement de soi et va aider le jeune à appréhender la notion de limite. Ce voyage n'est pas sans dangers, mais la prise de risques est calculée et les règles élémentaires de sécurité seront respectées », assure le directeur qui a déjà testé cette expérience concluante lors des précédentes sessions.

Puis, à la fin du placement, les jeunes effectueront des stages dans certaines entreprises locales (orpaillage, scieries, boulangeries, garages, etc.), sans toutefois participer directement à la production. Une ultime expérience impliquant une prise de conscience des réalités du monde du travail. Pour préparer au mieux le jeune à sa sortie et voir peut-être se dessiner l'espoir d'une nouvelle vie...

Delphine Després

(1) L'ordonnance du 2 février 1945 fixe le cadre de la justice des mineurs, en privilégiant notamment l'éducation plutôt que la répression.

(2) Un CER doit répondre à un certain nombre de règles fixées par la PJJ. Il peut accueillir huit jeunes au total, de 13 à 18 ans, par session de trois à six mois au maximum.

(3) Le carbet est une cabane en bois avec un toit.

(4) L'équipe est composée de deux éducateurs spécialisés, d'un moniteur éducateur, d'un éducateur technique, d'un éducateur sportif, de trois guides de forêt, d'une maîtresse de maison, d'une secrétaire et d'un chef de service. Ce dernier fait également appel à de nombreux prestataires extérieurs : psychologue, médecins, piroguiers, menuisiers, etc.

0 réaction

Réagir à cet article :

Votre nom ou pseudonyme *
Votre e-mail
Url de votre site Web
Votre réaction *
X3QJD
Recopiez le code de validation ci-dessus

Cet article est paru dans Interdépendances n°53 - 2e trimestre 2004.

A lire sur ce thème :

Rédacteurs en chef invités

Photo Pierre Rabhi

Pierre Rabhi

Photo Patrick Viveret

Patrick Viveret

Offres d'emploi

Chaque trimestre, découvrez dans le magazine papier des offres d'emploi dans le secteur de l'économie sociale et solidaire.

Annonceurs, publiez vos offres d'emploi

Inscrivez vous à la lettre d'information

Recevez par e-mail les dernières infos d'Interdépendances

 

Mentions légales - Contact - ©2010 - Interdépendances est une publication du Groupe SOS