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Une lueur en zone d'ombre
Ils aiment aussi que le Kaléïdoscope soit un « lieu vivant », selon Marie-Claude Cruzel, chef de service du lieu. « Ils apprécient de pouvoir être là, de récupérer un peu. Mais au Kaléïdoscope, que je considère comme une “boutique avec arrière-boutique”, on tient également à faire en sorte qu'ils aient des envies. » Des envies de quoi au juste ? Des envies différentes de la recherche et de la prise de drogues, des envies d'aller vers les autres, vers les « gens normaux » selon leur propre expression. Des envies de retrouver une vie à l'allure « normale », en se soignant, en respectant son hygiène et en participant aussi à des activités variées. Dans le cadre de l'atelier cuisine, les usagers vont faire les courses au marché, puis élaborent un repas avec l'aide de Marie-Jeanne. Les plats, toujours très bons, sont dégustés par l'ensemble de la collectivité, usagers et employés du lieu. Tous les jours, le Kaléïdoscope essaie d'ailleurs de proposer un minimum de trois repas consistants à des usagers dénutris, et donc très sensibles aux infections.
Les usagers peuvent rester un peu au Kaléïdoscope, et participer aux autres ateliers consacrés au théâtre, à la photo, aux arts plastiques. Du luxe pour des personnes aussi égarées ? Pas si sûr. « J'ai moi-même été surprise de l'apport de certaines activités en termes de comportement, de respect de l'autre et de soi-même, explique Marie-Claude Cruzel. L'atelier photo implique par exemple un véritable apprentissage de l'autre : il faut aller vers lui, l'accoster, lui parler et le regarder attentivement dans son environnement avant de le prendre en photo. Ainsi, un homme, qui se livrait régulièrement et sans état d'âme à des cambriolages, participait à cet atelier photo. Un jour, il nous a annoncé qu'il ne pouvait plus continuer à vider les appartements des gens après avoir “vu” un vieil homme qu'il venait de dérober. C'était “de notre faute”, nous a-t-il dit. Nous l'avions “obligé” à “regarder” l'autre, à le considérer... »
« Dans le cadre de l'atelier théâtre qui accueille peut-être les usagers les plus désociabilisés, commente Marie-Claude Cruzel, il s'agit d'apprendre, tout simplement, à demeurer trois heures dans un même lieu, à s'écouter, à écouter les autres, à entrer en interaction avec eux sans pour autant les agresser... » Les usagers écrivent et interprètent même leurs propres sketchs.
« Certaines des personnes que nous accueillons survivent dans la rue depuis des années. Elles ont énormément de mal à communiquer avec les autres, en grande partie parce qu'elles ont une image dégradée d'elles-mêmes, explique Marie-Claude Cruzel. Elles sont extrêmement vulnérables. Elles ont une peur panique du regard de l'autre, qui les pousse à se retrancher sur elles-mêmes, sur ce qu'elles croient être “leur place”, “leur milieu”, à adopter des comportements agressifs, asociaux en permanence. On ne mesure pas à quel point les premiers soins que nous leur apportons, les repas, l'accès à l'hygiène et les activités que nous proposons peuvent leur permettre de mieux s'accepter, se respecter et de pacifier, par là même, leurs rapports aux autres et à la société. »
Afin de multiplier les offres d'activité, d'entretenir et de renouveler la vie du lieu, le Kaléïdoscope prête régulièrement ses locaux – à la troupe du Naje (1), à un cours de gymnastique sensorielle, etc. –, avec la seule contrainte, pour les bénéficiaires, d'offrir aux usagers du Kaléïdoscope la possibilité de participer aux activités. La préparation de la réunion de quartier avec les conseillers municipaux a également lieu au Kaléïdoscope; une initiative, très forte symboliquement, qui marque à la fois la volonté du Kaléïdoscope et de ses usagers de s'investir dans la vie d'un quartier (2), et le soutien affiché de la mairie du 19e à la structure d'accueil des usagers.
En dépit de cet appui municipal et malgré les nombreuses réunions de riverains qui ont précédé sa création, le Kaléïdoscope n'a pas échappé au « rituel » de la pétition demandant la fermeture du lieu. Les responsables du Kaléïdoscope et l'équipe municipale ne se sont pas pour autant démontés. Des entretiens individuels avec les contestataires les plus virulents ont eu raison de leur opposition. « Tous nous ont dit la même chose, se rappelle Marie-Claude Cruzel : “Vous ne nous avez pas écoutés.” Après de multiples réunions préparatoires, c'était difficile à entendre. Mais c'était pourtant vrai : nous ne les avions pas écoutés individuellement, ils n'avaient pas eu l'occasion de nous raconter leurs histoires personnelles qui, pour la plupart, avaient toutes à voir avec la toxicomanie, l'errance et l'exclusion. Des blessures mal refermées que le Kaléïdoscope avait rouvertes... Par la suite, les relations entre le Kaléïdoscope et les riverains se sont améliorées. Certains de nos opposants passent désormais régulièrement nous saluer. Certains sont même devenus de véritables habitués. »
Pour ne plus être dans la rue
L'idée du Kaléïdoscope est née progressivement. A l'origine, il y a le Sleep In, rue Pajol (18e, Paris), qui assure l'accueil des usagers en urgence, la nuit. Face à l'engorgement de celui-ci, constatant également les besoins évolutifs de certains usagers, a été créé le Sleep Off. Ce centre, localisé à la même adresse, est axé sur les démarches de réinsertion d'hébergement et d'accompagnement social (3). Mais des personnes, plus fragilisées que les autres, restaient sur le carreau. « Nous voulions également proposer une structure à ceux qui ne pouvaient pas retravailler, ou pas immédiatement, parce qu'handicapés, malades... et qui ne voulaient plus rester dans la rue en permanence. Le Kaléïdoscope, c'est un peu le “moment après la boutique” », conclut Marie-Claude Cruzel.
(2) Les usagers de l'atelier photo participent cette année à un reportage ayant pour thème « le passé et le présent du 19e arrondissement ».
(3) Les personnels du Sleep Off et du Kaléïdoscope : une accueillante, une secrétaire, une infirmière à mi-temps, un technicien de surface, quatre travailleurs sociaux, une juriste, un chargé de mission gestion locative, et Marie-Claude Cruzel, chef de service. Les ateliers fonctionnent avec des intervenants extérieurs.
Maryse Bellucci-Dricot, déléguée régionale de l'association SOS Drogue International, supervise le Sleep In, le Sleep Off, le Kaléïdoscope, le CSST Confluences et l'Espace Parmentier.
Cet article est paru dans Interdépendances n°53 - Avril 2004.