Pour preuve, la Stratégie de Lisbonne, adoptée en mars 2000 pour « faire de l'UE l'économie la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». Cet engagement sur dix ans, des Quinze de l'époque, se base sur une équation simple : « Une économie plus forte stimulera la création d'emplois et favorisera des politiques sociales et environnementales assurant développement durable et cohésion sociale. » Et depuis ce pari optimiste, à chaque printemps, les chefs d'Etats, réunis en conseil européen, font le point sur l'avancement de leurs engagements respectifs en la matière. Or parmi ceux-ci figure comme « élément essentiel » la « construction d'une Union européenne favorable à l'inclusion » sociale.
Naturellement, les dix pays qui viennent de rejoindre l'UE vont eux aussi devoir faire état de progrès dans la lutte contre les exclusions. Leurs premiers « Plans d'actions nationaux sur l'inclusion sociale » doivent ainsi être présentés à leurs partenaires en juillet 2004.
En outre, la constitution européenne fait une petite place à la lutte contre les exclusions (1). Si elle veut certes défendre « un marché unique où la concurrence est libre et non faussée », elle prévoit aussi que « l'Union soutient et complète l'action des Etats membres » dans les domaines de la « sécurité sociale », « l'intégration des personnes exclues du marché du travail », ou encore « la lutte contre l'exclusion sociale »... Tant mieux, car sitôt libéré du communisme, l'est de l'Europe s'est mis à bouder l'idée d'une intervention de l'Etat pour réduire les inégalités (2).
Avec les bons conseils de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international, l'Est s'est rapidement converti en paradis néolibéral pour mieux attirer les investisseurs étrangers. Ici et là, les codes du travail ont fondu, les retraites ont été prises en charge par des fonds de pension, les assurances maladie privées ont pris leur essor. Dans ce contexte, la lutte contre les exclusions sociales n'est pas forcément une priorité.
Des pays encore mal armés
Et pourtant, l'exclusion est palpable dans les anciens pays communistes. Le taux de chômage des dix pays entrant (Chypre et Malte inclus) est près de deux fois supérieur à celui des Quinze (14,6 % contre 8,1 %). Quant au chômage de longue durée, il s'élève respectivement à 8 %, et 3 %... Les sans-abris aussi se sont multipliés. Les Européens de l'Est sont souvent devenus propriétaires de leurs logements après 1989 : mais les victimes de la transition sont rapidement devenus incapables d'assumer leurs charges, et se sont retrouvés à la rue. Or, si les régimes communistes étaient censés garantir un logement pour tous, « de nombreuses sociétés considéraient que les sans-abri étaient simplement paresseux et refusaient de travailler », comme le note la Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abris (FEANTSA). Et malheureusement, ce préjugé est resté bien présent.
A l'Est aussi, l'exclusion sociale peut prendre un tour ethnique. Les russophones installés dans les pays baltes pendant l'ère soviétique constituent ainsi une minorité mal intégrée. En Hongrie, en Slovaquie, les nombreux Roms continuent aussi à être rejetés. Dans ce paysage de l'exclusion sociale à l'Est, les drogues et le sida représentent enfin de nouvelles menaces grandissantes (cf. cet article). Les anciens pays communistes semblent donc assez mal armés face aux exclusions. Ils pourront toutefois bénéficier de deux atouts : la renaissance actuelle des associations et l'engagement parfois positif de religions aujourd'hui très puissantes.
Alors, l'entrée dans l'Union européenne aidera-t-elle les anciens pays communistes à affronter concrètement les exclusions ? A Bruxelles, Patrizia Brandellero se veut optimiste. Son Réseau européen des associations de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (EAPN) a « accueilli chaleureusement » les engagements de Lisbonne. Mais voilà, « Il reste beaucoup à faire afin de s'assurer que la stratégie d'inclusion sociale ne devienne pas un processus purement bureaucratique... » Les associations engagées dans la construction d'une Europe sociale peuvent donc redoubler d'efforts. Plus que jamais. A quinze, l'Union européenne comptait 57 millions de personnes vivant dans la pauvreté et l'exclusion, d'après EAPN. L'Europe des Vingt-cinq en compte désormais 68 millions.
(2) Ce dossier se concentre sur les huit pays anciennement communistes qui ont rejoint l'Union européenne le 1er mai : l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, et la Slovénie. Nous évoquons parfois Chypre et Malte, mais l'histoire, comme les exclusions sociales, diffèrent fortement dans ces deux pays
Cet article est issu du dossier Europe - Dossier spécial nouveaux membres - Bilan de santé paru dans Interdépendances n°54 - 3e trimestre 2004.
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