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Avant 1989, pourtant, le rideau de fer scindait aussi l'Europe des drogues. A l'Ouest, la diffusion de l'héroïne et du LSD, dans les années 60, s'était apparemment arrêtée au mur de Berlin. Officiellement l'Europe communiste ne pouvait succomber à de telles décadences bourgeoises. Seules les consommations d'alcool et de tabac semblaient concerner les habitants de l'Est. A vrai dire, des drogues illicites circulaient bien ici et là. L'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) le rappelle dans son « Rapport annuel 2003 sur la drogue dans les pays adhérents et les pays candidats » : « L'usage de drogues par des groupes de jeunes a été noté dans plusieurs pays à la fin des années 60, reflétant ce qui se passait dans les pays occidentaux, quoiqu'à une plus petite échelle. Cependant les modèles d'usage étaient souvent tout à fait différents de ceux des pays d'Europe occidentale de l'époque – par exemple, l'usage de cannabis, de LSD, d'héroïne et de cocaïne étaient rarement signalés, même s'il y avait des exceptions » (1).
Et que consommaient donc les jeunesses communistes ? D'après l'OEDT, beaucoup de médicaments fabriqués sur place, à base de morphine ou de codéine, des benzodiazépines, ou des barbituriques, souvent pris avec de l'alcool. Certains pays avaient toutefois leurs spécialités : en Pologne, une héroïne locale, appelée kompot, a pu faire ses ravages dès la fin des années 70 ; en Tchécoslovaquie, une méthamphétamine, connue sous le nom de pervitine, a trouvé son public dans les années 80 ; à la même époque en Yougoslavie, l'héroïne venue d'Asie a pu se diffuser à travers la « route des Balkans »...
Or la chute du mur de Berlin a dilué ces particularismes. Comme l'observe l'OEDT, « Le début des années 90 a été surtout caractérisé par une poursuite des modèles nationaux et culturels préexistants d'usage de drogues, et par des indications croissantes de l'apparition des drogues « occidentales » (cannabis, héroïne, LSD, cocaïne) dans certains pays. » Et dès la seconde moitié de la décennie, « alors que les modèles d'usage de drogues précédents se maintenaient, un mouvement vers les modèles d'usage de drogues occidentaux était prouvé, notamment avec le cannabis dans une partie de la jeunesse, avec l'héroïne dans des groupes variés mais de plus en plus dans des communautés plus marginalisées, et avec les soi-disant « drogues de fête » (ecstasy et LSD), d'abord chez des jeunes plus riches et citadins. »
A vrai dire, les pays de l'Est manquent encore de données fiables pour confirmer ce phénomène, mais l'enquête Espad (European school survey project on alcohol and other drugs) est déjà édifiante. Menée en 1995 et en 1999 auprès des seuls écoliers âgés de 15 ou 16 ans, cette étude montre bien l'harmonisation européenne en cours. Le pourcentage d'écoliers ayant déjà expérimenté l'usage de drogues illicites, au moins une fois dans leur vie, est passé de 9,6% à 18,9% en quatre ans, dans les pays de l'Est qui viennent de rejoindre l'Union européenne (ainsi qu'en Bulgarie et en Roumanie). Dans le même temps, le pourcentage passait de 17,9% à 20,8% dans les autres pays de l'Union et en Norvège... Le rattrapage est net. Certes, les modes peuvent encore apparaître avec un certain décalage dans le temps. Pour l'ecstasy par exemple : elle avait été expérimentée par 0,3% des écoliers de l'Est en 1995, puis par 3% d'entre eux en 1999. A l'Ouest, à l'inverse, le taux descendait de 4% à 2,5% entre ces deux dates. De même, l'héroïne a fait une percée à l'Est (les expérimentateurs sont passés de 0,5% à 3,9% en quatre ans) plus qu'à l'Ouest (de 0,9% à 1,9%).
Autre indicateur, la proportion d'usagers de drogues « à problèmes » à travers le continent. D'après l'OEDT, 0,5% des habitants de l'Union européenne, âgés de 15 à 64 ans, feraient aujourd'hui un usage de drogues « nocif » – que ce soit par injection, ou par abus de cocaïne, d'opiacés ou d'amphétamines. Le taux serait identique en République tchèque, mais serait de 1% en Estonie, en Lettonie, et probablement en Slovénie.
Si les données manquent pour les autres pays, l'Est serait donc bien confronté à une double vague de drogues : les produits occidentaux se sont désormais ajoutés aux stupéfiants de l'ère communiste. A Prague, le responsable du point focal tchèque de l'OEDT, Viktor Mravcik, confirme ainsi que « La République tchèque compte près de 35 000 personnes ayant des problèmes de drogues : 10 000 pour usage d'héroïne, et près de 20 000 pour consommation de Pervitin® », cette méthamphétamine déjà utilisée sous l'époque communiste...
Comment les drogues occidentales ont-elles pu s'implanter si rapidement à l'Est ?
Les trafiquants, bien sûr, ont joué leur rôle : après la chute des régimes communistes, l'héroïne afghane par exemple a pu se diffuser dans tous les pays traversés par la « route des Balkans », comme par la « route de la Soie » débouchant d'Asie centrale. Internet demeure également utile pour apprendre à fabriquer des drogues de synthèse. Mais pour l'OEDT, c'est la demande, plus que l'offre, qui a changé la donne : « L'exposition aux idéaux et aux styles de vie occidentaux, et notamment aux images de la drogue dans la musique, la littérature et la publicité, et la liberté accrue de les exprimer, ont pu être accompagnées d'une volonté grandissante d'expérimenter les drogues. »
« Les populations ont été marquées par cinquante ans de joug communiste, rappelle Dan Véléa, psychiatre né en Roumanie et membre de la Fédération européenne des intervenants en toxicomanie (Erit). La liberté leur est arrivée d'un coup, mais les mentalités et les valeurs ont alors été détruites. Les gens sont restés déboussolés. Avant, on disait aux jeunes de travailler à l'école pour ne pas finir à l'usine ou aux champs. Désormais on leur dit d'aller se faire de l'argent. Et la drogue est un bon moyen de se faire de l'argent ! »
Or, face à cette harmonisation des usages de drogues, l'Europe de l'Est n'a pas encore les réponses de l'Ouest. Les Etats n'ont adopté de véritables stratégies de prévention qu'à la fin des années 90, pour la plupart. Et si les maîtres d'écoles se sont mis à informer sur les dangers des drogues, « les jeunes bénéficient trop rarement d'une éducation à la santé plus large », d'après Dan Véléa. « Du reste l'approche de ces pays demeure très répressive, l'Est est encore à cent années lumières de nos actions de prévention... »
Quant aux soins, ils ont été marqués par certaines traditions communistes. Avant 1989, les drogués étaient généralement désintoxiqués de force, la plupart du temps dans de sordides hôpitaux psychiatriques... Seule la Pologne s'était un peu diversifiée, avec les centres Monar, des communautés thérapeutiques inspirées, semble-t-il, des comportementalistes américains. Mais au début des années 90, à l'Est, les traitements de la toxicomanie se cantonnaient encore souvent aux seuls hôpitaux. La décennie passée aura permis de constituer un début de chaîne thérapeutique.
Dans certains pays, comme la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Slovénie, l'engagement d'associations auprès des toxicomanes aura été précieux pour accroître la palette des traitements disponibles. Mais le compte n'y est toujours pas. Alors que l'épidémie de VIH menace chez les injecteurs d'héroïne (cf. cet article), les traitements de substitution demeurent insuffisants. La Slovénie s'est certes distinguée en la matière : elle est le premier pays de l'Est à avoir ouvert un centre de méthadone, dès 1990. Et aujourd'hui près de 20% des héroïnomanes du pays bénéficient d'un traitement à la méthadone – contre près de 35% chez les Quinze. Ailleurs à l'Est, le taux ne dépasse pas les 5%, d'après l'OEDT... L'Estonie n'a d'ailleurs ouvert son premier centre qu'en 2001. Quant à la buprénorphine, elle est encore très peu répandue. Comme le résume Zorka Domic, psychiatre spécialisée dans la prise en charge des migrants de l'Est, et expert auprès de la Commission européenne, « Si beaucoup de professionnels souhaitent disposer des traitements de substitution, la loi entrave encore leur diffusion, notamment en Pologne. Les pays de l'Est traversent le même débat sur la substitution que nos pays ont connu au début des années 90. Et puis il ne faut pas oublier que ces pays ont des moyens financiers très faibles. La question de la toxicomanie vient après bien d'autres problèmes à résoudre... »
Du reste, les populations peuvent encore avoir certains préjugés. Comme le note Dan Véléa, « Pour les opinions publiques, les drogués sont des moins que rien. La réduction des risques reste incomprise. Pour beaucoup, le toxicomane est coupable, il a choisi un mode de vie marginal et il est responsable de son sida... Un peu ce qu'on entendait en France il y a plus de dix ans... » Les Eglises, puissantes en Pologne ou en Hongrie, peuvent d'ailleurs relayer ces préjugés – même si des associations religieuses interviennent également auprès des toxicomanes. Dans ce contexte, les législations peuvent encore être bien répressives. Voire même se durcir.
Comme le résume l'OEDT, « Depuis 1990, certains pays ont tendance à criminaliser la détention de drogues pour usage personnel et/ou la consommation de drogue en tant que telle. » Au moment où la dépénalisation de l'usage de cannabis se répand en Europe, l'Est semble donc suivre une voie différente... Christopher Luckett, le secrétaire exécutif du groupe Pompidou, organe du conseil de l'Europe, a toutefois pu préciser récemment à Libération : « Pour schématiser, ils ont peut-être une approche plus répressive, mais leurs législations ont été adoptées sous l'influence occidentale. » Certains pays évoluent d'ailleurs : après avoir criminalisé l'usage en 1999, la Hongrie a estimé que la mesure avait eu plus d'inconvénients que d'avantages, et a préféré l'abandonner en 2003.
En somme, si les usages de drogues s'harmonisent en Europe, les réponses différent encore fortement, de part et d'autre de l'ancien rideau de fer. L'entrée dans l'UE devrait certes permettre de réduire les risques... Avant même l'élargissement, les pays entrants ont dû intégrer dans leurs législations certains « acquis » communautaires, notamment en matière de lutte contre les trafics de drogues. Et en mai dernier, les Vingt-cinq ont pu se retrouver à Dublin pour préparer une Stratégie de l'Union européenne contre les drogues pour 2005 - 2010. Celle-ci doit encore être finalisée. Mais le Conseil de Senlis, un groupe de réflexion international sur la politique des drogues, a eu ce commentaire rassuré sur la réunion de Dublin : « La préférence marquée pour les approches de type sanitaire qui a prévalu pendant la conférence est une preuve de plus que l'Europe et ses institutions peuvent être les promoteurs d'un progrès majeur dans le domaine pressant de la politique des drogues. (...) Nous pressons les autorités de renforcer la dynamique innovante européenne afin de faire contrepoids à la guerre à la drogue américaine dont la doctrine domine actuellement le débat international et qui influence fortement des pays comme la Russie. » L'îlot européen de la réduction des risques ne semble donc pas vraiment menacé par l'élargissement. Le groupe Pompidou joue d'ailleurs son rôle pour « promouvoir des démarches innovantes » en matière de lutte contre les toxicomanies à travers le continent. Le débat sur la question de la dépénalisation demeure, en revanche, plus ouvert.
Globalement, l'entrée dans l'Union européenne saura-t-elle aider les pays de l'Est à faire face aux toxicomanies ? Georges Estievenart, directeur de l'OEDT, s'est récemment montré pessimiste dans Le Figaro : pour lui, l'ouverture des frontières de ce 1er mai « va permettre plus de flexibilité et de liberté pour les trafiquants », et face à ce « redoutable défi de l'élargissement, l'Union européenne ne dispose encore que d'une compétence diffuse, fragmentée et faible, qui reste sous-utilisée, faute de volonté politique suffisante ». Au point focal de l'OEDT de Prague, Viktor Mravcik se montre plus enthousiaste : « C'est un vrai défi pour nos pays entrant dans l'Union européenne d'être des partenaires dans le débat sur les drogues. L'échange d'informations sur les drogues en Europe, notamment avec l'OEDT, a un impact positif sur nos politiques. Ainsi la Stratégie tchèque contre les drogues pour 2005 - 2009 s'inspirera de la Stratégie européenne. »
Voilà qui pourrait rassurer Dan Véléa. Depuis près de cinq ans, à l'hôpital Marmottan, où il travaille notamment, les jeunes toxicomanes venus de l'Est sont de plus en plus nombreux à venir consulter : « Nous devrions vraiment faire un effort pour former des médecins dans ces pays, plutôt que de devoir soigner ici tous leurs toxicomanes... » Décidément, Jean Monnet a de quoi se réjouir. L'Europe des drogues pourrait bien imposer l'émergence d'une Europe des soins.
Cet article est issu du dossier Europe - Dossier spécial nouveaux membres - Bilan de santé paru dans Interdépendances n°54 - Juillet 2004.