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Profession : éducateur
Charles Sztulcman : Formé à l'école de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), alors Education surveillée, je ne peux m'empêcher de faire référence au préambule de l'Ordonnance du 2 février 1945, texte fondateur du traitement de la délinquance juvénile de mon administration d'origine : « La France n'est pas assez riche d'enfants pour qu'elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains. » Parce que l'éducation était prioritaire sur la sanction, ce texte traçait à la fois la voie sociale de l'insertion des individus et les moyens d'y parvenir : on avait alors besoin de main-d'œuvre pour reconstruire le pays et la formation des individus était envisagée comme un investissement de la collectivité dont l'individu pouvait tirer et sa chance, et sa place. Ce texte a éclairé ma jeunesse professionnelle en permettant à mes pratiques de se développer en conformité avec mes engagements, qu'ils soient syndicaux ou politiques. La société dans laquelle j'ai commencé à travailler comme éducateur, celle des années 70, n'existe plus. Les bouleversements technologiques et les nouveaux modes de production ont profondément modifié la société dans tous les domaines : que ce soit la morphologie des villes ou la structure des familles, la nature de l'immigration, les modes d'enrichissement ou l'approche de la culture, le monde d'aujourd'hui ne ressemble en rien à celui d'hier, précisément parce que l'humanité y est devenue secondaire, et l'individualisme forcené. Mais une donnée reste invariable : les individus occupent dans le monde la place qu'ils auront eu la force et les moyens de s'y tailler. Un éducateur aujourd'hui, c'est, selon moi, cet adulte bienveillant et chaleureux qui accompagne des jeunes en difficultés de tous ordres vers une place réaliste à conquérir dans le monde, qui sera la leur et dans laquelle ils se sentiront bien.
Vous défendez une vision très pragmatique et professionnelle du métier d'éducateur...
La posture éducative « naturelle » est occupée par les parents. L'intervention d'un adulte tiers dans la vie d'un enfant atteste de l'échec partiel ou total des parents et cet adulte va occuper, en terme d'autorité, la place dévolue affectivement au milieu naturel. Cet adulte, l'éducateur, n'occupe pas cette place parce qu'il est « gentil », attentionné ou bienveillant, mais parce qu'une autorité supérieure à la sienne le lui demande. C'est le magistrat ou l'inspecteur de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) qui fixe le cadre de l'intervention de l'éducateur, mais pas son contenu. C'est au professionnel de se référer à des techniques apprises et maîtrisées pour parvenir à atteindre les objectifs définis par d'autres, que ce soit l'autorité qui place l'enfant ou les différents spécialistes qui éclairent de leurs compétences diverses les raisons de l'échec de l'éducation naturelle des parents. Bien évidemment, l'éducateur évolue dans un cadre institutionnel qui lui fixe des limites – ne serait-ce que ses horaires de travail – et est sensé le soutenir dans son action. Je ne crois pas à une « vocation » éducative et je me demande toujours avec circonspection à quels besoins répondent les motivations des bénévoles.
Quelles sont les grandes étapes de la prise en charge éducative ?
Tout d'abord, parce que je travaille avec des adolescents, je préfère parler d'accompagnement et d'action éducative plutôt que de prise en charge. Dans l'accompagnement, on part du besoin du jour – même s'il n'est pas très exigeant – et de ce qu'il exprime. On amène le jeune à réaliser que la frustration peut disparaître s'il s'y prend autrement. On se tient plus à distance du jeune, c'est plus long, mais plus productif.
Le point de départ de l'accompagnement, c'est la rencontre du jeune et de son éducateur. Parce que le jeune est sujet, il va exprimer des désirs et des difficultés, à sa manière. A l'éducateur d'entendre ce qui lui est signifié, de le valoriser, de le positiver. Tout le reste en découle jusqu'au moment de la séparation, c'est-à-dire l'autonomie de ce jeune, son départ de tout accompagnement. C'est un chemin long, parfois tortueux, quelquefois douloureux. Mais si ce chemin se fait à deux, il sera forcément moins long, plus direct et, avec un peu de chance, plus joyeux.
Quels sont pour vous les grands principes de l'accompagnement éducatif ?
A la Fabrique de Mouvements, j'exige des éducateurs qu'ils aient la formation et les compétences pour assurer l'accompagnement individuel de jeunes, mais je leur demande également d'avoir un domaine d'expression personnelle particulier, qu'ils maîtrisent parfaitement, qu'ils ont envie de partager et de faire évoluer dans l'échange. Je pense en effet que tout apprentissage est fondé sur l'échange : un bébé ne marchera pas si on ne lui demande pas de le faire et le meilleur moyen de le lui demander, c'est de lui tendre la main à une certaine distance. C'est le plaisir manifesté par son père ou sa mère qui créera le désir du bébé de franchir les quelques pas de séparation. La distance ne cessera plus ensuite de s'agrandir, jusqu'au moment où les parents disparaîtront de la vue de l'enfant. Il marchera alors seul dans la vie.
Le partage évite la dépendance et favorise donc l'autonomie. Les jeunes qui nous sont adressés ont été soumis à un mauvais niveau d'exigence, soit trop élevé, soit trop faible. Ils n'ont été confrontés qu'à des gens « incroyables », dans le sens « pas croyables ». Or sans exigence, il n'y a pas de relation possible. Un éducateur est quelqu'un de fiable, avec un niveau d'exigence réaliste, qui fait toujours ce qu'il dit et qui dit toujours ce qu'il va faire. Il faut bien se connaître – notamment concernant ses limites psychologiques et physiques – pour pouvoir toujours garder la bonne distance et la bonne place par rapport au jeune. Je valorise également une certaine capacité d'inertie. Educateur est un métier où l'urgence n'existe pas, car le temps est un ingrédient primordial.
Quelles sont les principales difficultés rencontrées lorsqu'on est éducateur ?
Il y en a une surtout, mais elle est essentielle : mal connaître nos limites personnelles. Tout le reste n'est pas suffisamment effrayant pour être ressenti comme une difficulté.
Cet article est paru dans Interdépendances n°54 - Juillet 2004.