Mieux faire comprendre la complexité du travail social
Deux des cinq grandes orientations du projet fédéral de la Fnars semblent vous tenir particulièrement à cœur : changer les représentations de la pauvreté au sein de l'opinion publique et valoriser le travail social...
Nicole Maestracci : Le récent sondage Fnars/La Croix/CSA montre que les Français sont plus nombreux aujourd'hui à avoir de la sympathie pour les personnes en situation d'exclusion, mais qu'ils sont moins prêts à les aider en s'investissant personnellement ou en payant plus d'impôts. Ils délèguent volontiers aux associations, aux pouvoirs publics et aux acteurs économiques la lutte contre les exclusions. A mon sens, deux facteurs expliquent cette situation. D'une part, une évolution encore trop lente des mentalités : l'idée que les gens méritent leur sort a la vie dure. De même, l'image du « bon » pauvre qui doit prouver qu'il veut s'en sortir pour mériter de l'aide reste tenace. On oppose le plus souvent responsabilité individuelle et responsabilité de la société, alors qu'il faudrait avoir une vision plus complexe des causes de l'exclusion.
Par ailleurs, la réalité de l'exclusion est mal appréhendée par le public. Officiellement, le seuil de pauvreté se définit par un revenu mensuel inférieur à la moitié du revenu médian d'un pays. Mais cette définition ne rend pas compte de la réalité des situations. L'absence de ressources ne suffit pas à définir l'exclusion, de nombreux autres facteurs interviennent : les problèmes familiaux, psychologiques, la solitude, les accidents de la vie... Comme l'a indiqué l'Observatoire de la pauvreté dans son dernier rapport, il n'y a pas de définition unique de la pauvreté et de l'exclusion.
Je pense que c'est en partie ce manque de lisibilité qui entrave la prise de conscience et favorise le manque d'intérêt des Français pour leurs exclus. Or ce n'est que lorsque l'opinion publique bouge que les politiques et les pouvoirs publics bougent aussi. C'est pourquoi, notre premier axe de développement va être de mettre en place une communication externe à destination du grand public, notamment en développant les relations avec les médias et les journalistes. Ce projet va nous obliger aussi en interne à nous remettre en question, à évoluer. Nous allons devoir faire nous-mêmes un effort de clarification, un travail autour des mots pour sortir du discours administratif et technique, pour se démarquer des représentations communes et rendre visible ce qui ne l'est pas forcément. La mise en place de dispositifs d'observation et d'évaluation des personnes prises en charge dans les établissements de nos adhérents devrait nous permettre de mieux connaître ces publics et leurs parcours – qui ils sont, combien de temps ils restent dans les structures, quelles pathologies les touchent... – et donc d'en parler de manière plus juste. Ces données nous permettront également de faire des comparaisons avec les autres pays d'Europe, notamment les dix nouveaux arrivants. Les compétences européennes dans le domaine de la lutte contre les exclusions sont encore timides, il faut donc travailler pour définir des approches communes et peser sur les orientations budgétaires. Dans cette perspective, il est indispensable au préalable de disposer de données fiables qui permettent de savoir de quoi on parle lorsqu'on utilise les mots « exclusion » ou « pauvreté » et ce que cela représente dans le pays concerné.
Vous donnez au travail social une place très particulière dans la société. Pouvez-vous préciser ?
N. M. : L'une des conséquences du relatif désintérêt pour la lutte contre les exclusions est le manque de reconnaissance du travail social par la société. Assistants sociaux, éducateurs, médiateurs, accueillants... : tous ces métiers sont mal connus et souvent mal considérés. Au mieux, on souligne leur dévouement en admettant qu'ils peuvent réparer certains dysfonctionnements. Pourtant, le travail social joue selon moi un rôle primordial dans l'organisation sociale. En articulant développement individuel et développement collectif, en créant du lien, en aidant les gens à s'intégrer, il constitue un facteur essentiel de cohésion sociale. Il contribue aussi, autant que la police – mais on ne le dit pas assez – à faire diminuer l'insécurité qui a constitué la priorité politique de ces dernières années. La Fnars s'est donnée pour mission de valoriser le travail social, notamment en mettant en avant son professionnalisme et sa technicité. C'est un métier qui exige des compétences, une formation, et plus encore : un engagement et une éthique solides. Dans mon esprit, il ne s'agit pas d'opposer professionnels du travail social et bénévoles issus de la société civile, mais au contraire de rechercher des complémentarités sans laisser croire qu'il suffit d'un peu de bonne volonté pour s'occuper des gens en difficulté.
Un autre de vos engagements, élargir la place des usagers dans la cité comme dans les dispositifs de prise en charge, semble également se heurter à un problème de définition...
N. M. : La Fnars incite ses adhérents à mettre en place, au sein de leurs établissements, des modalités de consultation, d'expression et de participation des usagers. L'objectif est de les préparer à être des citoyens et des acteurs dans les instances locales, nationales et européennes d'élaboration des politiques sociales. Des projets en ce sens existent déjà, mais pour les développer, il va falloir répondre à certaines questions de base : qui est l'usager ? Comment organiser la représentation d'une population hétérogène que l'on connaît mal ? Les parcours sont en effet très divers, certaines personnes sont mieux préparées que d'autres à exprimer leur point de vue. Comment échapper au risque de la démagogie et garder la juste distance entre respect des personnes et survalorisation de leur parole ? Il n'existe pas de réponse simple, tout l'enjeu est de réussir à intégrer la complexité de la vie dans nos solutions.
Pour résumer, peut-on dire qu'un travail sur le vocabulaire et la communication est un préalable incontournable à toute tentative de mobilisation de la société contre l'exclusion et la pauvreté ?
N. M. : Oui, mais on ne peut communiquer que sur un contenu réel et solide. Je connais la Fnars depuis longtemps et j'en ai accepté la présidence parce que je trouve que c'est un organisme riche, fort d'une multitude de compétences et d'un engagement marqué. Mais je trouvais que toute cette richesse et cette expérience ne sont pas suffisamment connues, alors qu'elles pourraient contribuer plus efficacement à changer les représentations du grand public. Nous travaillons en effet dans un secteur qui a besoin de l'appui de la société entière pour se développer et s'efforcer de résoudre les problèmes d'exclusion et de pauvreté. La compassion ne suffit pas. Il faut aussi agir et intégrer cette question dans notre vision de l'avenir. Nous avons besoin de moyens humains et financiers, et ce n'est qu'en touchant l'opinion publique que nous aurons du poids auprès des politiques. Il est donc primordial de faire comprendre de quoi et de qui on parle, ce qu'on fait concrètement, de quoi on a besoin pour faire mieux et pourquoi.
Propos recueillis par Juliette Troussicot
* Nicole Maestracci, ancienne présidente de la Mildt,
est aussi présidente du tribunal de grande instance de Melun
Cet article est paru dans Interdépendances n°55 - 4e trimestre 2004.
économie sociale et solidaire
commerce équitable
politique
développement durable
insertion
toxicomanie
associations
entrepreneur social
ess
emploi
VIH-sida
exclusion
solidarité
mineurs
entreprise
coopérative
écologie
prévention
mutuelles
handicap
Chaque trimestre, découvrez dans le magazine papier des offres d'emploi dans le secteur de l'économie sociale et solidaire.