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Aline Lupuyau, médecin directeur d'un CSST

Résolument professionnelle

Médecin et directrice depuis janvier 2004 du centre spécialisé de soins pour toxicomanes Parmentier – futur centre « 110, Les Halles » (SOS Drogue International) –, le Dr Aline Lupuyau a toujours privilégié la prise en charge médicale des personnes en situation de précarité à l'exercice de la médecine généraliste en cabinet. Parcours d'unejeune femme de convictions.

Diplômée de la faculté de Necker-Enfants malades, Aline Lupuyau a ensuite travaillé à l'hôpital Hôtel-Dieu en tant que médecin généraliste et médecin nutritionniste. Parallèlement, attachée à la consultation du Centre de diagnostic Pass (Permanence d'accès aux soins de santé), elle a exercé à la Cité Saint-Martin et à la Cité Le Village – associations des Cités du Secours catholique – en tant que médecin coordinateur auprès des personnes accueillies en appartements de coordination thérapeutique, concernées par le VIH ou d'autres pathologies lourdes. Son parcours traverse aussi l'association Maavar et la crèche de la Cité Le Village, qui accueille des enfants dont les deux tiers connaissent des situations familiales, sociales et quelquefois médicales difficiles... La précarité etson cortège de pathologies, elle connaît bien.

Son expérience dans la gestion du personnel acquise auprès de son ancienne équipe de direction, en animant des réunions de service et en participant aux projets d'établissement, la conduit à postuler comme médecin directeur du centre spécialisé de soins pour toxicomanes (CSST) Parmentier. « C'était l'occasion et le moment pour moi de faire autre chose de passionnant tout en restant médecin », explique-t-elle. Le CSST Parmentier est un centre de soins de jour avec un bas seuil d'exigence : un patient toxicomane sera pris en charge de façon inconditionnelle, quel que soit son degré d'usage de drogue. Le CSST met un accent particulier sur l'accueil, tremplin aux consultations médicales et psychiatriques, aux entretiens sociojuridiques, ainsi qu'aux tests de dépistage.

Comme une évidence

Au centre Parmentier, le D r Lupuyau partage son temps entre les consultations médicales et l'apprentissage de la gestion administrative et financière de la structure, en lien avec les délégations régionales Île-de-France de SOS Drogue International et du Groupe SOS. Si cette dernière partie de son travail lui a permis de découvrir de nouvelles matières et d'élargir son champ de compétences, c'est surtout la dimension humaine du métier qui la motive. « Le choix de travailler en CSST s'est imposé petit à petit comme une évidence, raconte-t-elle. Je ne me suis pas posé de questions parce que cette manière d'exercer la médecine correspond totalement à ma conception du métier : ce qui m'intéresse, c'est la prise en charge globale de la personne. Il y a une histoire derrière chaque patient, derrière chaque prise de produit. Le social a un impact sur le médical et vice versa, c'est pourquoi il est toujours intéressant de connaître le parcours du patient. Et puis j'aime le travail en équipe, ce que n'apportent pas les consultations en cabinet. » Une affirmation qui ne l'empêche pas de continuer en parallèle la médecine de ville, le samedi et pendant ses congés : « Cela me permet de soigner des enfants et des nourrissons », confie-t-elle.

Au-delà du discours, la jeune femme sait s'imposer sur le terrain, grâce à ses convictions et à sa rigueur face aux exigences de son métier. « Le travail d'accueil de personnes en difficultés demande de prendre sur soi. Lié aux situations médicales parfois critiques et à la grande précarité des patients, le problème de la gestion de la violence se pose en permanence. Par exemple, certains d'entre eux exigent d'être reçus dès leur arrivée au centre et peuvent réagir de manière très agressive à un refus. Mais cette violence retombe lorsque l'on justifie ce refus et que la personne constate que la règle est la même pour tout le monde. L'égalité de traitement et l'uniformité du discours au sein de la structure sont fondamentales, car elles évitent le sentiment d'injustice, principal facteur de violence. Et puis les usagers voient bien que nous ne sommes pas dans le rapport de force, il n'y a pas de vigile à l'entrée du centre ! » Le fait d'être une femme jeune ne rend-il pas les choses plus difficiles ? « Cela peut même parfois être un atout, explique-t-elle. Face à une femme, l'agressivité est souvent moins extériorisée. Et comme je fonctionne tout le temps sur le mode de la négociation, de l'argumentation et de l'humour, les conflits sont souvent vite désamorcés. »

Trouver le ton juste

Comprendre et gérer l'agressivité, refuser le rapport de force et l'autoritarisme est la ligne de conduite que s'est imposée le D r Lupuyau. Déterminée, elle cherche avant tout à rester clairvoyante sur son métier d'accueillant d'usagers de drogue. En effet, face à cette population, il n'est pas toujours facile de trouver et de garder le ton juste, la frontière est ténue entre la cordialité professionnelle et la camaraderie déplacée. Un élan louable peut s'avérer contre-productif : « Prendre sur soi, c'est aussi rester discret sur sa vie personnelle et savoir la séparer rigoureusement de sa vie professionnelle. Respecter l'usager ne passe pas obligatoirement par lui raconter sa vie. D'ailleurs, ce dernier accepte très bien cette séparation. Le respect s'exprime plutôt, et surtout, dans la rigueur et la qualité du travail fourni, dans la politesse, dans le soin que l'on apporte à son apparence, dans la tenue des locaux... »

Aline Lupuyau semble donc avoir pris ses marques. Pourtant, c'est avec impatience qu'elle travaille sur l'installation du CSST des Halles. Le centre doit en effet déménager sous peu au 110 de la rue Saint-Denis, dans le 2e arrondissement de Paris. Enrichi d'un espace de repos et de sanitaires, il proposera des prestations élargies : outre les services d'un CSST classique, le projet des Halles offrira aux patients la possibilité de se reposer après les soins. L'avantage du concept ? « Ce moment de repos donnera davantage de délai aux assistantes sociales pour travailler et trouver des solutions d'hébergement ou de relais. Quant aux sanitaires et aux douches, ils constituent un soin supplémentaire pour les patients. » Les usagers suivis à Parmentier continueront de l'être aux Halles, où l'objectif est d'atteindre une file active de 350 patients. « C'est un nouveau public qui nous attend, explique le Dr Lupuyau, avec de nouvelles problématiques, de nouvelles aptitudes à développer. Par exemple, cette population est composée de jeunes avec des chiens. Que fait-on de ces chiens ? Doit-on les refuser sous risque de voir ces patients se détourner du CSST et du soin ? Mais si on les accueille, comment résout-on les problèmes d'hygiène et de sécurité que cela pose ? Bref, ce projet va nous obliger à revoir nos pratiques et à nous adapter tout en restant dans la demande de soins. » Un projet novateur et ambitieux en plein cœur de Paris à la hauteur du tempérament volontaire et optimiste de sa directrice.

Juliette Troussicot

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Cet article est paru dans Interdépendances n°55 - Octobre 2004.

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