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Les politiques poussent au clic
Dès lors, il faut « lutter contre » le retard, par un élan nécessairement politique visant à mobiliser les citoyens et à en faire de parfaits technophiles. Pour atteindre le mal à la racine, et parce que les jeunes générations sont plus aptes à intégrer la modernité, c'est par les écoles que cet élan a traditionnellement trouvé sa place. En 1984 déjà, un plan baptisé « Informatique pour tous » a équipé les écoles d'ordinateurs Thomson, destinés à familiariser les élèves du primaire au maniement de l'outil informatique. Louable projet ; mais le manque de formation des enseignants, le maigre panel d'applications proposées et le choix de ce matériel atypique n'en firent pas un moteur de progrès.
Ce n'est qu'en 1997, à l'heure où les Américains parlent d'« autoroutes de l'information » que les discours politiques – en particulier celui de Lionel Jospin en ouverture de l'université d'été de la communication de Hourtin – rappellent la nécessité d'encourager le développement et l'accès de tous aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, les fameuses NTIC. Ces dernières feront l'objet d'un enseignement en université et en particulier dans la formation des maîtres, complétant l'arsenal des Technologies de l'information et de la communication pour l'enseignement (TICE) qui promeuvent l'usage du matériel audiovisuel et de télécommunications dans l'apprentissage scolaire.
Alors que les NTIC prennent de l'importance dans le discours médiatique, on voit apparaître la notion de « fossé » ou de « fracture numérique » à mesure que se multiplient les services et les outils de communication pour ceux qui maîtrisent l'outil informatique, et que les « hors réseaux » semblent laissés pour compte dans cette course à la connexion. Partisans d'un monde meilleur via la technologie et prophètes d'une société déshumanisée s'accordent sur un point : dans les décennies qui s'annoncent, mieux vaudra maîtriser ces technologies au risque de souffrir d'un décalage culturel, intellectuel (que le premier ministre d'alors n'hésitera pas à appeler « illectronisme » par analogie avec l'illettrisme), ou simplement en terme de qualité de vie.
Bon nombre d'initiatives touchant à l'école primaire s'élaborent à l'échelon de la commune, sous l'impulsion d'un maire converti à « l'ère de l'information ». Besançon, ville pionnière des réseaux électroniques (1), a ainsi doté toutes ses écoles primaires d'ordinateurs équipés de logiciels pédagogiques en 1999 avec le programme « 1000 ordis l'école ». La même équipe municipale lance deux ans plus tard le projet « Besançon clic », qui fournit depuis à tous les élèves arrivant en CE2 un micro-ordinateur multimédia personnel, un ensemble d'applications éducatives ainsi que cinq heures mensuelles de connexion gratuite à Internet.
De même les départements et régions se mobilisent avec l'objectif avoué d'échapper à leur « enclavement géographique », en grande partie responsable de leur retard en matière d'accès aux NTIC (2). Le conseil général des Landes a ainsi prêté un ordinateur portable aux élèves en classe de troisième de trois collèges en 2001, avant d'étendre l'expérience à tout le département en raison d'un bilan satisfaisant. Comme ces pionniers, la Savoie et la région Bretagne expérimentent depuis le début du millénaire le cartable électronique. Rien d'étonnant à ce que l'Etat, par la voix de son ministre de l'Education nationale, François Fillon, y aille de sa mesure de lutte contre la fracture numérique en promettant, dès la rentrée 2004, l'octroi de prêts exceptionnels permettant aux étudiants de s'équiper, pour un euro par jour – « soit le prix d'un café », dixit le ministre –, d'un ordinateur portable avec accès à Internet.
Concept fourre-tout qui semble rallier tous les suffrages, le cartable électronique se définit le plus souvent comme la combinaison de plusieurs éléments mis à disposition de l'enfant : un micro-ordinateur utilisable en dehors de l'école ; un accès à Internet destiné aux usages pédagogiques (financé à part variable par les pouvoirs publics, par les opérateurs de télécommunication partenaires et par la famille) ; et une plate-forme applicative qui fait un pont entre l'école et la maison, offrant à l'enfant un espace personnel persistant dans le temps. Cet espace s'enrichit de divers outils éducatifs : encyclopédies, logiciels d'exercices individuels, etc. Il sert également de lien avec la famille, remplaçant dans certains cas le cahier de textes où étaient consignés devoirs à la maison, relevé de notes et communications aux parents.
Les retombées d'un tel outil se mesurent sur des plans multiples. Au seul plan économique, si les achats réalisés auprès des revendeurs informatiques restent faibles, du fait de l'importance de la « récup » dans le contrôle du coût du projet, les achats d'équipement technologique des familles à moyen terme ont tendance à s'accroître significativement avec l'introduction de l'ordinateur et des nouveaux usages qu'il permet. En terme de communication, un tel projet est créateur de lien, puisqu'il implique professeurs, élèves, parents et municipalité dans une démarche d'entraide et d'apprentissage mutuel. Au chapitre des projets pédagogiques, les attentes sont généralement comblées : meilleure maîtrise de l'outil informatique par l'investissement individuel de l'enfant ; programme d'exercices personnalisé via les logiciels éducatifs ; travaux de recherche d'information et constitution de dossiers documentaires à partir d'Internet.
Cependant, on manque systématiquement de moyens d'évaluation fiables quant à l'ambitieux projet de « réduire la fracture numérique ». L'enfant s'est-il approprié les outils de communication pour en retirer des usages pratiques, enrichissants au plan culturel, intellectuel, professionnel ? Toute l'ambiguïté de ces projets est perceptible dans les discours qui prévalaient à l'aube de leur lancement : « L'expérimentation est en cours, affirme Emmanuel Dumont, cofondateur de Besançon clic, ça foisonne de tous les côtés, mais on ne sait pas encore ce qui va sortir de tout cela ! » Une telle place laissée au doute dans un projet pédagogique de cette ampleur peut étonner. C'est surtout la marque de l'espoir énorme que placent certains décideurs politiques dans les nouvelles technologies. Car l'objectif est bien de favoriser l'émergence de pratiques innovantes, dépassant le projet original. Une manière de générer un savoir-faire et un engouement pour la technologie qui rompent avec le sentiment d'isolement et de décalage culturel de certaines zones.
(1) La ville s'est équipée dès 1994 d'un réseau de fibre optique haut débit reliant les bâtiments municipaux, auquel ont par la suite été raccordées les universités, puis les écoles.
(2) Assez symptomatique de ce décalage, l'accès à Internet à haut débit par ADSL se déploie avec plusieurs années de retard dans les villes de province par rapport à Paris. Pour la majorité des villages et des petites communes excentrées, aucun déploiement n'est prévu à ce jour par les opérateurs de télécommunications.
Cet article est paru dans Interdépendances n°55 - Octobre 2004.