La place des religions dans la lutte contre l'exclusion

Aider l'autre le livre à la main

Aime ton prochain comme toi-même : les religions inspirent de nombreuses associations de lutte contre les exclusions en France. Dieu y motive les bénévoles, il encourage aussi les donateurs. Mais la foipeut aussi s'y exhiber ces derniers temps...

Jeudi, c'est jour d'accueil à l'Entraide protestante d'Alès. Roselyne est là, encore une fois, bénévole et parée à aider les habitants de la cité gardoise. D'aide alimentaire en réunions associatives, Roselyne consacre au moins une journée par semaine aux démunis. Un vrai sacerdoce... « Je suis guidée par le message de la Bible : aimer son prochain comme soi-même. On ne peut pas laisser quelqu'un vivre dans la faim, ou sans logis. » Aux côtés de Roselyne, dans le local de l'Entraide protestante, un pasteur est présent, « pour l'accompagnement spirituel de ceux qui le désirent ». Certains sollicitent cette religieuse par simple curiosité – « Je leur explique alors ce qui motive notre action : notre foi. On ne peut pas aimer Dieu si on n'aime pas son prochain. » Voilà comment en France des centaines d'associations luttent contre les exclusions, une Bible ou un Coran à la main : avec résolution, avec abnégation – mais aussi avec le désir, parfois, departager leurs valeurs religieuses.

Les trois Livres sacrés, de fait, poussent à l'action sociale. Pour les juifs comme pour les chrétiens, « tu aimeras ton prochain comme toi-même » est l'un des dix commandements divins, et appelle à aider les démunis ; pour les musulmans, l'aumône aux pauvres, « zaqât », fait partie des cinq piliers de la religion. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que les croyants français aient investi les associations créées par la loi de 1901 pour accomplir ces devoirs sacrés.

Recadrage laïc

En cent ans, la laïcité a su faire sa place dans les « bonnes œuvres » de la Belle époque (cf. encadré p. 11). Ainsi Alcool assistance - la Croix d'or, par exemple, se déconfessionnalise en 1972. Créée par trois prêtres catholiques en 1910, l'association avait longtemps accueilli les alcooliques dans des salles paroissiales, et chacun de ses congrès débutait immanquablement par une messe. Mais l'association a rompu avec Dieu, « tout simplement pour pouvoir offrir un accès à tous les courants de pensée, comme l'explique le président Jacques Randu. Nous voulions les malades alcooliques libres de toute contrainte confessionnelle ou idéologiqueavec nous : leur problème est déjà suffisamment compliqué... »

De même, l'Armée du Salut dissocie en 2000 la « Fondation Armée du Salut », qui lutte contre les exclusions avec des fonds publics, de la « Congrégation Armée du Salut », église membre de la Fédération protestante de France. A vrai dire, cette séparation s'est faite à la demande des financeurs publics, mais l'Armée du Salut se positionne désormais comme défenseur de la laïcité. L'organisation vient de signer le livre La laïcité est une chance. Et son site Internet précise que l'Armée du Salut accueille « sans aucune distinction religieuse, confessionnelle d'aucune sorte » – un principe proclamé par de nombreuses associations de croyants.

Encore ailleurs, au Secours catholique, une bénévole parisienne, Laurence, chargée de l'accueil des migrants, peut aujourd'hui se dire ouvertement « pas trop catho », et n'observer aucun signe religieux dans son local : « On n'entend pas trop parler de religion au Secours catholique ; on respecte les autres, on cherche à apprendre leurs cultures pour pouvoir mieux les aider. »

Récemment des associations d'inspiration musulmane ont pu accomplir un parcours analogue. L'anthropologue Dounia Bouzar, membre du Conseil français du culte musulman, explique ainsi comment, jusque dans les années 1980, les associations islamiques de banlieues faisaient volontiers voisiner un local pour l'aide aux devoirs avec une salle de prière... Pourtant de nombreux responsables associatifs ont fini par se rendre compte que « la laïcité ne prétend pas éliminer les religions » ; ils ont alors opéré un « recadrage laïc », « qui a consisté à ne plus directement mélanger le culturel et le cultuel, entraînant une ouverture vers des contacts plus diversifiés » (1).

Dounia Bouzar l'assure : « Dès lors, le social n'est plus pratiqué dans un cadre religieux, au sein même de la religion, comme c'était le cas dans les débuts associatifs. Le choix religieux devient personnel, dans la mesure où il n'est pas imposé aux adhérents. » Et malgré ce passage à la laïcité, estime l'anthropologue, les interlocuteurs publics de ces associations ont encore trop souvent tendance à les cantonner dans le rôle de « représentants de l'islam » – voire de l'islamisme... Il est vrai que des intégristes sont également actifs en banlieue, pour aider, mais aussi pour endoctriner.

La foi, un moteur puissant

Si la foi a pu se faire discrète dans les associations, elle demeure un moteur puissant pour l'action sociale. Ainsi, fondé en 1961, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) est aujourd'hui consti-tué de 29 mouvements et services de l'Eglise catholique : les Scouts de France, la Jeunesse ouvrière chrétienne, ou encore les Œuvres pontificales missionnaires. Cette association doit énormément aux fidèles catholiques : le Comité affirme compter près de 15 000 bénévoles en France, généralement recrutés dans les églises. Et surtout, le CCFD peut collecter, chaque cinquième dimanche de carême, dans les messes de France : cette ressource représente pas moins de40 % des fonds de l'association...

Le Secours catholique, lui aussi, peut collecter dans les églises, le troisième dimanche de novembre. Cette ressource est plus marginale pour l'organisation, mais le directeur de la communication Vincent Neymon reconnaît que « les catholiques sont notre cœur de cible dans nos appels aux dons. Comme la Fondation de France l'a montré dans une étude cette année, ils sont les donateurs les plus fidèles et les plus généreux... »

Les institutions religieuses peuvent aussi exercer un certain contrôle, au moins théorique, sur ces organisations. Au Secours catholique, les dirigeants de chaque délégation sont nommés en accord avec l'évêque local. A la Fédération de l'entraide protestante, le président de la Fédération protestante de France est « invité permanent » du comité d'honneur – un organe consultatif. La Fondation Casip-Cojasor (Comité d'action sociale israélite de Paris-Comité juif d'action social et de reconstruction) s'en remet enfin à l'autorité du Consistoire de Paris s'il faut résoudre un problème d'ordre religieux.

Ici et là, les religions peuvent également conserver leur visibilité. Créée pendant la Seconde guerre mondiale pour sauver les enfants des déportés juifs, l'Œuvre de protection des enfants juifs (Opej) accueille désormais des jeunes de toutes confessions. Mais dans ses deux internats, les jeunes placés par la justice ou l'administration mangent cachère – « ce qui arrange aussi les jeunes musulmans », note le directeur général Simon Bokobza. Le shabbat peut également être observé, « mais nous fêtons aussi bien Noël, l'Aïd-el-Kébir que Yom Kippour, et les jeunes qui ne veulent pas respecter ces fêtes sont parfaitement libres de le faire. »

Plus de visibilité

Globalement, la sociologue Martine Cohen observe depuis près de quinze ans « une visibilité plus grande du religieux dans les associations d'action sociale, et une relégitimation du motif religieux comme ressort de l'engagement. » Par exemple depuis une dizaine d'années, le Fonds social juif unifié (FSJU), qui représente et finance des associations juives sociales ou éducatives, fait ainsi appel à la « tsédaka », ce « devoir sacré » de donner aux pauvres – équivalent de la « zaqât » musulmane. Cette notion avait d'abord été exhumée par le Casip. Son directeur général, Gabriel Vadnaï, se souvient : « Cette notion religieuse semblait alors dépassée, désuète : il fallait faire de l'action sociale, et non pas l'aumône. Mais cette campagne a finalement très bien marché et le FSJU l'a reprise dès l'année suivante ! » De même, chez les catholiques, le courant charismatique a contesté la culture de l'enfouissement (cf. encadré p. 11), encore marquée dans les années 1980. Pour ces nouveaux fervents, les catholiques perdaient leur identité à force de se confondre avec le monde. Au Secours catholique, le directeur de la communication Vincent Neymon, 38 ans et « plutôt JMJ » (2), reconnaît cet « affichage moins complexé de la foi face à une société plus bienveillante, qui point aussi au Secours catholique, chez les jeunes, comme chez les personnes accueillies ». En somme, conclut Martine Cohen, « face à une identité religieuse “privatisée” émergent aujourd'hui des actions où l'identité religieuse s'affiche, mais selon des modalités diverses, soit de manière “modeste”, en s'auto-limitant face à d'autres identités, soitde manière “intégrale”, en prenant toute la place » (3).

Dès lors, la visibilité peut frôler le prosélytisme – même si l'expression est partout rejetée... A vrai dire, il est difficile de se convertir au judaïsme, et l'action sociale israélite ne peut donc pas vraiment viser à faire des émules. En revanche, des organisations chrétiennes ou musulmanes peuvent bien espérer transmettre leur foi par l'action sociale. La religion est alors proposée – et non imposée – aux personnes aidées. Sur son site Internet, l'Armée du Salut explique bien qu' « aucun prosélytisme n'est mené à l'égard des usagers ou résidants » . L'organisation comprend la laïcité « non comme l'absence du fait religieux, mais comme l'absence de contrainte religieuse » ; elle applique ce principe avec largesse. Ainsi des aumôneries – parfois multiconfessionnelles – sont disponibles dans la plupart de ses établissements ; elles peuvent proposer chants de cantiques, prières, ou table ronde sur l'homosexualité... Le site internet explique aussi qu'un membre de la Congrégation, le capitaine Didier Chastagnier, vit la laïcité « au quotidien. [Par exemple] avec ces enfants, pratiquement tous musulmans, à qui il enseigne pourtant la Bible, ainsi que leurs familles »...

De même, à la Fondation d'Auteuil, qui vise à « accueillir, éduquer, former, insérer » les jeunes en grande difficulté, le projet éducatif est « fondé sur l'Evangile » et cette fondation entend bien « proposer le message évangélique à chacun, dans le respect de ses convictions ». Voilà pourquoi dans ses écoles et collèges, la Fondation assure un « éveil » hebdomadaire sur le sens de la vie et sur les trois religions monothéistes. Un catéchisme est également disponible pour les volontaires – l'accord des parents est nécessaire pour les mineurs d'autres religions. Enfin dans chaque établissement un animateur pastoral assure des animations religieuses, telles que chants gospel, ou pèlerinage à Lisieux. Aucune

contrainte, donc, mais la foi est ici encore régulièrement valorisée.

Le spectre du communautarisme

Autre spécificité des associations d'inspiration religieuse : viser parfois prioritairement les coreligionnaires. Le Secours islamique, par exemple, intervient surtout dans des pays musulmans – Palestine, Bosnie, Tchétchénie, Mali... De même, le Casip-Cojasor présente son service social comme une action « généraliste », qui « accueille toute personne de la communauté juive en difficulté »... Ce communautarisme a ses racines historiques : le Casip a été fondé en 1809 à la demande de Napoléon 1 er , qui voulait que les juifs parisiens prennent en charge leurs coreligionnaires démunis. Le Comité était comme une émanation du Consistoire de Paris, et fonctionnait comme la « bonne œuvre » d'une paroisse catholique. Depuis, la loi de 1905 a disjoint les deux institutions. Mais aujourd'hui encore, la Fondation reste « considérée comme l‘organisme central de l'action sociale chez les juifs », comme le souligne son directeur général Gabriel Vadnaï. Et surtout, elle propose une action sociale respectueuse de la religion israélite : les établissements respectent les fêtes juives ; les services sociaux aident aussi les démunis à fêter la Pâque juive ou encore les bar-mitsvas. Voilà pourquoi les établissements de la Fondation sont d'abord fréquentés par des juifs,même si le Casip-Cojasor se veut ouvert à tous.

La Chorba pour tous représente une démarche analogue : durant tout le ramadan cette association sert la soupe traditionnelle pour la rupture du jeûne, le soir, sous un chapiteau à Paris. Tout comme certaines associations proposent un réveillon de Noël aux démunis, la Chorba pour tous s'est constituée pour rompre la solitude des vieux immigrés maghrébins pendant le ramadan. Aujourd'hui encore, l'association accueille près de 75 % de musulmans. La viande est halal, l'heure de rupture du jeûne est respectée ; mais selon l'administrateur Lamine Amrouni, lui-même « athée », « cette action est plus communautaire que religieuse »...

Communautarisme ne signifie pas ségrégationnisme. Bien sûr, certains croyants sont intolérants ; mais par exemple en quatre ans d'existence jamais le 114, numéro d'appel contre les discriminations raciales, n'a relevé d'ostracisme de la part de ces associations. SOS racisme ou SOS homophobie ne sont pas plus sollicités pour de telles exclusions. En somme, seule la soupe au porc du Bloc identitaire (groupuscule d'ultra-droite) constitue un cas avéré d'action sociale discriminant sur des critères religieux (cf. encadré ci-dessous).

En définitive, même si la religion peut être un moteur de l'action sociale, et même si elle se fait parfois très visible et peut justifier un certain communautarisme, elle s'adapte généralement au cadre de la laïcité – en France. Dans les pays pauvres, en revanche, une organisation comme Médecins du monde sait bien que « la religion dans l'action humanitaire peut entraîner des discriminations ou, par exemple, faire distribuer des Bibles pour lutter contre le sida... » Solidarité laïque fait un constat analogue (cf. interview p. 12). Les lois de 1901 et de 1905 auront donc visé juste : en France, l'action sociale des associations confessionnelles n'est pas une fabrique d'exclusions. Dieu merci.

Olivier Bonnin

(1) Dounia Bouzar, Monsieur Islam n'existe pas. Pour une désislamisation des débats, Hachette littératures, Paris, 2004.

(2) Les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) à Paris en 1997 ont manifesté cette visibilité nouvelle de la foi catholique.

(3) Martine Cohen (sous la direction de), Le devenir des associations laïques et confessionnelles. Identités modestes, identités intégrales, L'Harmattan-INJEP, Paris, à paraître en 2005.

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Réaction de anso0807 le 14/04/2008 à 14:11

magnifique article qui donne envie de s'engager

Cet article est issu du dossier Solidarité ou charité ? - Quand Dieu fait du social paru dans Interdépendances n°56 - 1er trimestre 2005.

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