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« Nous tenons à rassembler »
Patrice Bédouret : Solidarité laïque est née de la mobilisation d'enseignants de l'école publique, en 1956 : ils étaient venus en aide à leurs collègues de Hongrie au lendemain de l'arrivée des chars soviétiques à Budapest. Ils étaient proches de la Fédération de l'Education nationale (Fen). Plus tard, en 1984, la structure a été réactivée par le Comité de coordination des œuvres mutualistes et coopératives de l'Education nationale (CCOMCEN), qui regroupe associations, coopératives, mutuelles et syndicats. Nos origines sont donc au croisement de l'enseignement, du syndicalisme et de l'économie sociale.
En quoi la défense de la laïcité inspire votre action aujourd'hui ?
P. B. : Elle est au cœur de notre action. Nous mettons en œuvre concrètement les valeurs de la laïcité dans le champ des solidarités. Notre premier objectif est de favoriser l'accès de tous aux droits fondamentaux. Et parmi ceux-ci, le droit à l'éducation nous motive particulièrement.
Et en quoi selon vous la laïcité oriente-t-elle cette action ?
P. B. : Nous intervenons particulièrement dans des pays marqués par le communautarisme, par une fragmentation de la société, et là où l'aide humanitaire est souvent confessionnelle. Nous agissons alors sans considérer la religion ou l'opinion politique de ceux que nous aidons. Nous tenons avant tout à rassembler les hommes, à ne pas les opposer, et à ne pas les renvoyer à leur communauté d'origine. Par exemple, nous soutenons le seul centre de santé acommunautaire du sud Liban, « Le Jardin de la paix ».
Nous proposons ainsi une alternative aux centres du Hezbollah, certainement très efficaces mais qui sont souvent des foyers d'endoctrinement. La responsable du Jardin de la paix est d'ailleurs une chrétienne maronite. Peu importent les origines des uns et des autres : l'important est de vivre ensemble. Cette approche nous a également incités à travailler en Bosnie, au Kosovo, en Palestine – là où la laïcité peut être une valeur précieuse.
En outre, notre démarche laïque nous fait nous appuyer à chaque fois sur l'école publique. Nous formons des enseignants, nous équipons des écoles, nous appuyons des réformes de l'Education nationale dans certains pays. Et plus généralement, nous soutenons l'Etat de droit.
Quels sont vos liens avec les autres institutions laïques ?
P. B. : Solidarité laïque regroupe la majorité des organisations qui en France se réclament de la laïcité. Statutairement, le bureau de notre association est le même que celui du CCOMCEN – la MGEN, la MAIF et la Camif sont donc à la tête de Solidarité laïque. Et parmi nos 55 organisations membres, certaines peuvent avoir un discours très fort sur la laïcité – je pense par exemple à la Ligue de l'enseignement, ou au Grand Orient de France.
Quels appuis trouvez-vous dans le milieu des défenseurs de la laïcité ?
P. B. : Nos soutiens viennent historiquement de cette mouvance, même si aujourd'hui nous cherchons à élargir notre base. Nous avons en effet accumulé beaucoup de retard en matière de collecte de fonds, et ce pour deux raisons principales. Tout d'abord, dans le monde de l'enseignement, le marketing et la communication ont très longtemps été tabous ! Mais surtout, il est parfois plus difficile de transformer les militants de la laïcité en donateurs.
Ceux-ci sont beaucoup plus engagés dans des processus de changement de la société par l'action politique, syndicale, mutualiste. Aujourd'hui, un plan de développement devrait nous permettre de combler ces lacunes – et d'affronter une « concurrence » très forte...
Enfin, le soutien peut se traduire également par du bénévolat : nous comptons plus d'une centaine de personnes à travers le pays – essentiellement des retraités de l'Education nationale, mais pas seulement.
Avez-vous des relations suivies avec d'autres associations d'inspiration religieuse ?
P. B. : Oui, avec le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), ou encore avec le Secours islamique, par exemple pour des campagnes d'information et d'éducation à la solidarité internationale...
En tant que laïcs, pourriez-vous venir en aide à un intégriste religieux ?
P. B. : Evidemment. Dans une situation d'urgence nous n'allons naturellement pas demander la confession ou la conviction politique des personnes demandant de l'aide ! Malheureusement, certaines organisations intégristes font ce type de choix. En Bosnie pendant la guerre, par exemple, une ONG n'apportait une aide alimentaire qu'aux femmes portant le voile islamique... Et dans certains pays du Sud, l'aide humanitaire est malheureusement de plus en plus organisée confession par confession. En revanche, concernant nos partenaires, je précise que si nous travaillons avec certaines associations religieuses, il est évident qu'aucune ne peut être intégriste dans le discours comme dans la pratique...
Dans le cadre de vos actions, pouvez-vous vous faire prosélytes de la laïcité ?
P. B. : Nous n'en faisons pas la promotion. En revanche, nous pouvons être amenés à l'expliquer. En Bosnie, par exemple, au lendemain de la chute de la Yougoslavie de Tito, certains pensaient qu'en tant que laïcs, nous étions forcément athées, et donc communistes... Nous avons dû les rassurer et leur détailler ce qu'est la laïcité.
Enfin, quel regard portez-voussur la notion de « charité » ?
P. B. : A Solidarité laïque, nous pensons que la charité entraîne, automatiquement, une position de domination... Elle est un geste à court terme, qui ne donne pas les moyens de s'affranchir de l'aide. La charité crée de la dépendance, et non pas de l'autonomie. Voilà en quoi l'éducation est fondamentale : éduquer, c'est apporter la liberté. Un proverbe africain le dit autrement : « La main de celui qui donne est toujours plus haute que celle de celui qui reçoit... »
Solidarité laïque
22, rue Corvisart - 75013 Paris
Tél. : 01 45 35 13 13
Cet article est issu du dossier Solidarité ou charité ? - Quand Dieu fait du social paru dans Interdépendances n°56 - Janvier 2005.