Une association écologique où poussent les emplois

Espaces : un terrain fertile

Depuis dix ans, l'association Espaces met en place des chantiers d'insertion sur le thème de l'écologie urbaine. Une démarche pragmatique au service d'un projet utopique : réconcilierla ville avec la nature.

Restaurer la biodiversité malmenée par un siècle d'urbanisme forcené ; recréer des « jardins familiaux » sur le modèle des jardins ouvriers pour nourrir des familles démunies ou encore réhabiliter le cheval de trait dans les travaux d'entretien des espaces verts : est-il encore raisonnable, à l'heure d'Internet et de la mondialisation des échanges, de nourrir de telles ambitions ? Oui si l'on en croit le nombre croissant des partenaires d'Espaces. L'association, qui affiche une santé insolente, a su transformer ses rêves en réalités avec en 2004 unbudget de plus de 2 millions d'euros.

Elle emploie trente permanents et soixante-cinq salariés en insertion, pour des actions financées par de nombreux acteurs institutionnels : le conseil régional d'Île-de-France, le conseil général des Hauts-de-Seine, des villes telles que Boulogne-Billancourt ou Issy-les-Moulineaux mais également la SNCF et de nombreuses fondations d'entreprises. S'y ajoutent deux cents adhérents, un bon nombre intervenant en bénévoles auprès du public le soir ou les week-ends, dans la continuité du travail des salariés. Enfin, Espaces récolte les distinctions : trophée de l'eau de l'Agence de l'eau Seine-Normandie, lauréate de différents appels à projets du ministère de l'Ecologie et du Développement durable ou de l'Agence de valorisation des initiatives socio-économiques (Avise) (1).

L'origine du projet

Espaces est ancrée dans le territoire qui l'a vue naître : le Val de Seine, zone de l'Ouest parisien qui s'étend de Saint-Cloud à Issy-les-Moulineaux, en passant par Boulogne, Sèvres ou Meudon. A l'origine de l'association, il y a la désindustrialisation massive de ce creuset de l'industrie sidérurgique et automobile française, avec comme point culminant, l'abandon des usines de Billancourt par Renault. Les berges de la Seine, à deux pas des coquets pavillons qui la surplombent, sont menacées de désaffection et les oubliés de la reconversion grossissent les rangs des ANPE locales.

Un « militant écolo avec de bonnes notions d'économie sociale », comme se décrit aujourd'hui Yann Fradin, lance alors un projet taillé sur mesure : créer de l'emploi en insertion sur des chantiers de réhabilitation écologique des berges de la Seine. Beau projet en théorie, mais le tout était de trouver des soutiens. « Dès le début, tout le monde a accroché », s'enthousiasme Yann Fradin, devenu directeur de l'association. « Les populations bourgeoises, ravies de voir revivre ce très beau site à deux pas de chez eux ; les écologistes au nom du développement durable, et même, pour le volet emploi, les militants de la gauche traditionnelle, qui se préoccupent peu d'écologie en général. » Après l'embauche des premiers « éco-cantonniers » en CES (contrats emploi-solidarité), chargés de l'entretien des berges, l'association a su habilement investir de nouveaux chantiers pour mettre en œuvre ses principes de gestion différenciée (2) : entretien du parc de Saint-Cloud et des étangs de Meudon, des talus ferroviaires pour la SNCF ; création de jardins maraîchers ; gestion de pigeonniers, ou encore « éco-tourisme » avec l'organisation de promenades pédagogiques pour les habitants des environs.

Favoriser une logique de développement durable

Au-delà de ses chantiers, Espaces ambitionne de changer les mentalités, en systématisant la prise en compte du développement durable auprès de ses partenaires institutionnels. Certes le contexte a évolué depuis une trentaine d'années, entre conventions internationales (Kyoto, Rio) et orientations nationales (principe de précaution). Reste que la distance est parfois grande entre les déclarations de principe et les actions réellement entreprises. Espaces n'a pas une position moralisatrice, constatant surtout la méconnaissance fréquente des moyens dont toute organisation dispose pour consommer « durable ». A commencer par l'interne : « Il faut être attentif à toute la chaîne clients-fournisseurs de l'entreprise , remarque Yann Fradin. On s'est nous-mêmes rendus compte lors d'une réunion qu'une partie de nos bureaux buvait du café issu du commerce équitable et pas les autres, parce que personne ne s'était réellement posé la question. » Et la quête d'économie des ressources pousse à la mutualisation plutôt qu'à l'accumulation : « Nous sommes probablement la seule PME d'une centaine d'employés qui ne possède pas de véhicule à moteur. Si un véhicule est nécessaire, nous le louons juste le temps qu'il faut. On reproduit, en fait, ce qui se faisait avec les coopératives agricoles pour les machines-outils : la mutualisation économise des ressources économiques et écologiques. » Autres temps, mêmes usages.

Cette chasse au gaspillage se heurte parfois aux aberrations de la législation. « Nous avions le droit de couper du bois, de le détruire, de le brûler, mais pas de le vendre. Dans la logique du marché, il vaut mieux faire venir du bois du bout du monde (avec le coût du transport, la pollution engendrée, etc.) et anéantir les ressources locales. » Faire évoluer la législation, convaincre ses partenaires d'intégrer le développement durable dans leur activité (et notamment via l'ajout d'un chapitre idoine dans le rapport annuel) sont quelques-uns des combats que l'association mène vis-à-vis des institutionnels.

Espace s'adresse également au grand public, et plus spécifiquement aux « urbains », cette « race à part » qui, selon Yann Fradin, a oublié tous les enseignements de la nature. Positive, Espaces cherche des solutions, pas des coupables. Sensibiliser, par exemple, les résidents à la faune et la flore des bords de Seine en organisant des visites « éco-touristiques » où les éco-cantonniers peuvent montrer le fruit de leur travail.

En finir, surtout, avec la manie du « “béton vert” : ces espaces verts droits comme des blocs de béton, où la pelouse est taillée ras et la moindre feuille pourchassée ». Cela passe par un infatigable effort de pédagogie : « Une habitante s'est plainte que les chemins n'étaient pas entretenus, se souvient le directeur. Je lui ai demandé ce qu'elle avait trouvé : des emballages, des déchets ? Non, c'étaient des feuilles par terre et des buissons qui n'étaient pas carrés. » Les « urbains » redécouvrent avec surprise que l'harmonie de la nature échappe à la géométrie. Et l'association de ressusciter les usages du passé, oubliés de notre mode de vie citadin. Yann Fradin rêve de transports urbains où l'âne remplacerait la voiture, au plus grand bonheur des enfants. Les yeux pleins de malice, il ne se cache pas de vouloir « réenchanter le quotidien » : c'est aussi cette part de rêve qui fait l'attrait d'Espaces.

Quelle pérennité ?

Mêlant à merveille pragmatisme et déraison, Espaces n'envisage pas de s'arrêter en si bon chemin. Les projets ne manquent pas, à commencer par l'ouverture à une clientèle privée. « Il n'y a pratiquement pas de gestion différenciée des espaces verts en région parisienne, observe Yann Fradin. C'est un terrain à occuper pour les acteurs de l'économie sociale et solidaire. » Et si Espaces n'envisage pas d'élargir son territoire à d'autres agglomérations du pays, elle montre une volonté très nette d'essaimer en accompagnant d'autres structures du secteur dans la réhabilitation des friches industrielles d'ici et d'ailleurs.

Avec un tel fourmillement de projets, et une capacité démontrée à mettre son savoir-faire au service de l'utopie, Espaces semble s'être octroyée un potentiel de développement bien durable.

www.association-espaces.org

Damien Ravé

(1) Avise : association qui récompense les initiatives économiques créatrices d'emploi et de cohésion sociale.

(2) La gestion différenciée recouvre des méthodes et techniques d'entretien des espaces, parcs et jardins, respectueuse de la biodiversité naturelle des sites.

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Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - 1er trimestre 2005 2005.

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