Patrick Viveret rédacteur en chef invité !
Le philosophe Patrick Viveret est le rédacteur en chef invité du prochain numéro d'Interdépendances (sortie début...
Le Mouteau, un centre pour jeunes pousses
Au Mouteau, superbe domaine aux environs d'Orléans (Loiret), les jeunes pris en charge ont entre six et dix-huit ans. Chaque groupe – les petits de six à dix ans, les moyens de onze à quinze ans et les aînés de quinze à dix-huit ans – dispose de structures bien séparées, d'un espace détente et d'un coin cuisine à lui (les repas sont cependant assurés par une cuisine centrale). En 2004, les résidents étaient 46, avec presque autant de filles que de garçons. Trente et un logeaient sur place ; quinze en appartements à l'extérieur du centre. Dans le budget prévisionnel de 2005, Le Mouteau a demandé cinq places supplémentaires en appartements. L'admission se fait par dossier, sur demande du juge ou du département. Les chefs de services, l'équipe éducative et le psychologue l'étudient et considèrent notamment les possibilités d'intégration du jeune en difficulté par rapport au groupe déjà constitué. Plusieurs entretiens ont lieu : le premier réunit le jeune, sa famille et le représentant qui a fait la démarche, le second se déroule entre le mineur et le psychologue, le troisième comprend l'équipe, la famille du mineur et les travailleurs sociaux à l'origine de la demande. Si tout se déroule sans heurt, le jeune revient pour une visite complète de l'établissement.
« Qu'attends-tu de nous ? »
« 90 % du travail dans un foyer est réalisé lors de l'admission , tranche Jean-Luc Cabrier, en poste depuis février 2004 mais qui connaît le domaine de l'aide à l'enfance depuis vingt-cinq ans. Dès ce moment-là, il faut que toutes les parties concernées sachent pourquoi le jeune est là. » Ensuite, au moins deux réunions de synthèses ont lieu par an, pas pour évaluer le jeune, mais pour faire le point sur sa situation, toujours de façon positive, et pour « améliorer son contrat de séjour ». Car entre lui, la structure et les responsables légaux, existe un pacte tacite – celui d'aller mieux, de retrouver un équilibre et de quitter le foyer, qui ne doit constituer qu'une étape transitoire. Rien n'est secret, l'éducateur-référent retranscrit aussitôt le contenu de la réunion au mineur concerné. « On pose toujours la question : “Qu'attends-tu de nous ?” Ce qui est grave, c'est quand le jeune ne sait pas pourquoi il est là », assène le directeur.
Et tout ici est mis en œuvre pour éviter cet écueil. L'équipe encadrante, professionnelle, est particulièrement soudée autour du projet pédagogique. C'est assez rare d'avoir une équipe si bien formée et impliquée en internat. Ainsi, à Noël et au jour de l'an, une équipe de quatre éducateurs était présente. Leur vie est mêlée à celles des enfants 24 heures sur 24, 365 jours par an.
Pourtant, l'encadrement en internat – réputé difficile – n'est pas la priorité des jeunes diplômés. Le Mouteau fait un peu figure d'exception. L'école de formation de moniteurs-éducateurs à Olivet, à quelques kilomètres de là, y envoie naturellement ses stagiaires. Et ils s'y plaisent. Si l'internat n'attire pas les éducateurs, c'est parce qu'il est souvent considéré comme le dernier recours pour des jeunes dont la situation est désespérée. Or, « l'internat est un des outils intermédiaires », comme le rappelle Jean-Luc Cabrier.
Au Mouteau, quatorze moniteurs-éducateurs travaillent à plein-temps, un autre est présent à mi-temps. Ils sont accompagnés d'une infirmière et d'un psychologue, tous deux à mi-temps, et d'un psychiatre (quart temps). Deux cuisiniers, quatre femmes de service, un homme d'entretien, une secrétaire, un économe et trois veilleurs complètent l'équipe encadrée par deux chefs de service et un directeur.
La vie au quotidien
Outre son équipe motivée, tout est réuni dans cette structure pour que le mineur en difficulté se sente bien. Les vastes chambres accueillent au maximum deux résidents ; les petits sont à deux ou trois. Presque tous les aînés bénéficient d'une douche individuelle. De nombreuses occupations sont proposées – informatique, théâtre, vélo, etc. – et un atelier photo se met en place sur l'initiative d'un éducateur. Une grande salle de jeux abrite un billard, un baby-foot et une table de ping-pong. Pendant les congés, le foyer organise des camps d'une semaine dans le département, ou des expéditions d'une journée sur Orléans, Paris, Tours et les environs, souvent pour des visites culturelles. Mais c'est le sport qui tient une place privilégiée. Le Mouteau possède ses propres terrains de foot et de basket, cependant, les activités dans des clubs extérieurs sont encouragées, afin de ne pas vivre sans cesse les uns avec les autres.
Une préoccupation aussi prégnante au niveau de la scolarité. Les jeunes du Mouteau suivent leurs cours dans divers collèges des alentours, toujours dans le souci de ne pas recréer le même groupe à l'école. Les petits (la benjamine est née en 1998) vont à l'école primaire, très proche du foyer et avec laquelle Le Mouteau a établi un partenariat. Parmi ceux de plus de seize ans, certains bénéficient de contrats jeunes, d'autres sont apprentis (cinq en 2004).
Préformation professionnelle
Pour la nouvelle année, une idée a germé au Mouteau : la création d'une préformation horticole. Elle serait assurée par un éducateur technique spécialisé, utilisant ainsi le potentiel du Mouteau, riche d'un parc de plus d'un hectare et répondrait à la demande des adolescents de quatorze-seize ans. « La tradition horticole de la région a inspiré ce projet, de plus, elle permet des débouchés professionnels dans le département. Qui sait si certains ne deviendront pas de petits Lenôtre ! », s'enthousiasme Jean-Luc Cabrier. Pourtant, le rôle de cette préformation n'est ni de se substituer à l'Education nationale, en échec vis-à-vis de ces jeunes qu'elle ne sait pas gérer, ni de leur trouver un emploi. Simplement leur redonner le goût des études. Et pourquoi pas faire naître des vocations... Dans son budget prévisionnel 2005, la structure espère ainsi la création de huit places de semi-internes (uniquement la semaine) en préformation.
Préserver les liens familiaux
A dix minutes du centre ville d'Orléans, en bus ou en tramway, les plus âgés ont souvent quartier libre et profitent ainsi du calme du domaine sans avoir la sensation d'être coupés du monde. Encore un atout qui facilite l'installation des jeunes au Mouteau même si « arriver ici est toujours une déchirure », comme l'explique le directeur. Notamment une déchirure avec la famille, quel que soit l'état des relations. L'un des buts du foyer est le retour du jeune dans son milieu dans les meilleures conditions possibles. Et si les familles constituent une partie du problème, impossible de les exclure. Au Mouteau, l'équipe travaille avec et auprès d'elles, de façon centrée sur le mineur ; elles sont associées à toutes les démarches (médicales, scolaires, etc.). Elles sont par exemple invitées aux conseils de classe pour rencontrer les professeurs, visiter l'établissement. Certaines rejettent cette sollicitation, comme pour demander « Prouvez-moi que vous faites mieux que moi. »« Ce n'est pas pour maintenir un lien à tout prix, précise Jean-Luc Cabrier. On ne brise pas le lien qui existe entre eux quand on sent qu'on peut travailler avec la famille. Et on tente de le restaurer s'il s'est cassé, mais seulement lorsque c'est possible. »
Les plus petits restent environ six mois, mais la durée moyenne d'un séjour au Mouteau s'étend sur deux ans. Le temps nécessaire pour que le jeune s'adapte, parvienne à surmonter ses problèmes et puisse réintégrer le milieu familial, ou s'assumer seul. Un temps qu'il est délicat d'évaluer. « Le jeune est dans un ensemble de problématique. Il faut un temps nécessaire pour s'adapter. Or si on lâche le jeune tout de suite, il replonge. Le plus difficile est de savoir à quel moment couper le cordon », nuance Gilles Le Bail, directeur de JCLT.
Seul un jeune en grande difficulté se trouve au Mouteau depuis quatorze ans. Une exception. Mais pas question de s'avouer vaincu ou de le rejeter. « L'idéal de l'internat est mis à mal. Notre but est d'aider les personnes les plus en difficulté. Certaines structures réorientent les jeunes s'ils sont trop durs, ils s'en débarrassent », confie Jean-Luc Cabrier. Mais « la dernière orientation, c'est la rue... ou la prison ». Après décret du Conseil d'Etat, Le Mouteau poursuivra sa mission sous l'aile de JCLT avec laquelle il devrait fusionner dans l'année.
Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - Janvier 2005.
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