Pour une approche pragmatique et professionnelle
En franchissant la ligne de départ du Vendée Globe, le 7 novembre dernier au large des Sables d'Olonne, Benoît Parnaudeau a dû pousser un soupir de soulagement. Lui qui n'avait bouclé le budget nécessaire à cette première participation qu'à quelques jours du coup de canon, il pouvait enfin savourer son plaisir de s'élancer à l'assaut des océans en compagnie des dix-neuf autres concurrents.
Conscient de ne pouvoir prétendre à la victoire finale sur un bateau déjà « vieux » de quatorze ans, le skipper de la Rochelle a surtout à coeur de vivre pleinement cette magnifique aventure et de « profiter de la médiatisation de la course pour faire partager des valeurs : protection de l'environnement et commerce équitable, deux enjeux majeurs pour cette planète dont [il s']apprête à faire le tour ». Car Benoît Parnaudeau est un marin engagé. Le seul de la flotte à défendre les couleurs, non d'une marque commerciale, mais d'une cause. Ainsi son monocoque arbore-t-il les couleurs de l'association (loi 1901) Max Havelaar (cf. article p. 35) grâce au soutien financier d'un pool d'investisseurs privés et d'institutionnels engagés.
Les efforts qu'il devra fournir seul et sans assistance, plusieurs mois durant, dans un environnement souvent hostile et face à des concurrents plus riches et mieux équipés, ne sont d'ailleurs pas sans rappeler le combat que mènent au quotidien les petits producteurs et artisans défavorisés du Sud pour gagner de quoi vivre dignement. Pour le marin comme pour plusieurs centaines de milliers d'entre eux, commerce équitable rime désormais avec espoir.
Alors que nous devrions tous nous féliciter de la formidable opportunité offerte à un acteur majeur du commerce équitable de faire sa promotion, et par voie de conséquence, celle d'une cause qui est encore très loin de séduire nos compatriotes, j'entends déjà s'élever les critiques des ayatollahs de la filière, pour qui l'organisation non-gouvernementale (ONG) hollandaise s'est une nouvelle fois rendue coupable du délit de communication...
De profonds désaccords semblent en effet séparer les tenants d'une approche ultra-militante du commerce équitable et les promoteurs d'un commerce équitable mieux organisé et plus professionnel. Les premiers dénoncent tour à tour l'introduction progressive de produits issus du commerce équitable dans la grande distribution et l'utilisation d'outils tels que les études de marché, les sondages, le marketing ou encore le design. Pour leur part, les jeunes « entrepreneurs » solidaires pensent que le militantisme ne peut se passer d'un certain niveau d'exigence et de l'utilisation de ces mêmes outils que stigmatisent les conservateurs du mouvement. Dans la mesure où la volonté de soutenir un nombre toujours croissant de producteurs et artisans défavorisés en faisant augmenter leurs volumes d'achats préside à leur action, ils savent qu'ils doivent peser économiquement et gagner toujours plus de parts de marché.
Les nombreux déplacements que j'ai effectués depuis un an et demi pour aller à la rencontre d'artisans, de patrons de PME et d'exportateurs viennent confirmer ce choix d'une approche pragmatique du commerce équitable. Dans leur grande majorité, mes interlocuteurs sont demandeurs d'une collaboration qui ne se limite pas pour eux à la simple vente d'une production traditionnelle qu'ils savent inadaptée à l'export, même si elle se fait dans des conditions relativement avantageuses.
Aussi comprennent-ils la nécessité de mettre leur travail en adéquation avec la demande d'un marché français exigeant et qui, au moins en ce qui concerne les achats de biens d'équipement, d'accessoires et autres produits textiles, reste motivé par la recherche du plaisir plus que par toute considération d'ordre éthique ou moral. En outre, professionnalisation et compétitivité ne riment pas nécessairement avec perte d'identité et oubli des traditions. L'excellent travail que réalisent l'ONG américaine Aid to Artisans, ainsi que l'un des piliers historiques du commerce équitable qu'est l'ONG hollandaise FTO, s'inscrit dans cette vision d'un secteur respectueux des valeurs traditionnelles mais professionnalisé, seul capable de rivaliser avec le commerce capitalistique.
Gagnant chaque année en notoriété, le commerce équitable s'expose nécessairement à la critique. La filière alimentaire est aujourd'hui suffisamment bien organisée pour y répondre et faire valoir ses principes, notamment grâce à la crédibilité et la lisibilité du système de labellisation Max Havelaar/ FLO. C'est ce qui manque aujourd'hui à son pendant non-alimentaire, qui ne bénéficie pour l'heure d'aucun modèle de labellisation reconnu. En l'absence d'un tel label - et du texte de référence tant attendu de l'Agence française de normalisation, Afnor -, les acteurs du mouvement doivent dialoguer et travailler ensemble.
Mais plutôt que de débattre sur le fond, certains d'entre nous, se laissant certainement emporter par un trop plein d'engagement et de passion, ont parfois déplacé le débat sur le terrain de la critique des hommes et des institutions. Les attaques ont fusé de toutes parts, des membres de la Plateforme pour le commerce équitable (PFCE) ont pris leurs distances vis-à-vis de celle-ci, tandis que d'autres démissionnaient du bureau, et les candidats à l'adhésion qui espéraient y trouver un cadre structurant préfèrent attendre des jours meilleurs. Le risque de liquidation pure et simple qu'encourt actuellement la PFCE du fait de sa situation financière désastreuse n'est pas fait pour calmer les esprits.
En cette période de fêtes de Noël, il est grand temps de revenir à plus de sérénité et de se rappeler que l'intérêt supérieur de ceux pour qui nous travaillons ne peut souffrir de nos propres incertitudes.
Par Frédéric Bailly, chargé de mission Développement durable, SOS Insertion, Alternatives.
Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - 1er trimestre 2005 2005.
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