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Une université pour adultes
Cette démarche menée en France avec le Diplôme des hautes études en pratiques sociales (Dheps) et le Diplôme universitaire des professionnels de l'insertion des travailleurs handicapés (Dupith) – en partenariat avec les universités de Paris-III et de Rennes-II – a su trouver un prolongement au sein des pays du Sud en permettant à un nombre important d'acteurs engagés sur ce terrain d'analyser, de conceptualiser et de valoriser leurs pratiques locales comme les « savants de l'intérieur » (5). Cette approche « endogène » du développement suppose ainsi la création d'un lien étroit entre les réalités du terrain d'une part, et l'utilisation des apports théoriques et méthodologiques issus des scienceshumaines et sociales d'autre part.
Cette expérience réalisée dans plusieurs pays a déjà permis aux adultes concernés par cette formule « in situ » de constater les effets bénéfiques de leur recherche-action dans le développement de leur pays. Au Sénégal, en Haïti, en Nouvelle-Calédonie, en Guinée française, à Madagascar, au Togo, au Burkina Faso... des acteurs du développement endogène sont concernés par cette formule et d'autres pays sollicitent le Collège pour ce type de partenariat.
En règle générale, les adultes qui choisissent le CCP ont des motivations diverses : l'obtention d'un diplôme supérieur par validation des acquis, l'acquisition de nouvelles connaissances théoriques et méthodologiques relatives à leur secteur d'intervention, l'acquisition de nouvelles compétences dans le domaine de l'analyse des pratiques, la compréhension et l'analyse de la complexité des situations professionnelles et/ou bénévoles auxquelles ils sont confrontés, la mobilité professionnelle, le développement des projets en partenariat, la mise en œuvre des projets innovants, la possibilité de création de nouvelles activités, la recherche du sens à leur parcours d'acteur et d'action, une meilleure connaissance de soi et de ses potentialitésou encore la réactualisation de ses connaissances pour mieux agir.
Malgré le caractère individuel des motivations exprimées par les étudiants adultes, on constate souvent que le point commun entre tous réside dans leur « volonté du changement ». La particularité de leurs démarches de formation au Collège réside dans le lien objectif qu'ils arrivent à établir entre le changement des situations professionnelles et/ou bénévoles et celui de leur propre perception personnelle sur le monde. Cette prérogative se résume par la formule suivante : « Pour pouvoir changer les pratiques et les situations tout comme pour pouvoir contribuer au développement, il faut d'abord que je change moi-même... »
La démarche de recherche-action permet en effet à chaque adulte fortement impliqué sur son terrain professionnel et/ou bénévole d'opérer une certaine rupture épistémologique avec son terrain et ses pratiques. Ceci implique très souvent l'apprentissage par chacun d'une certaine distanciation avec ses certitudes et avec son mode spontané de raisonnement.
Les instruments pédagogiques mis en œuvre, les apports des sciences humaines et sociales, les échanges d'expériences avec les autres étudiants adultes, etc., sont autant d'outils sur lesquels chaque étudiant déjà porteur d'une culture de l'expérience peut s'appuyer. Associée à une culture de la recherche scientifique, l'étudiant est amené à porter un regard objectif sur lui-même, sur sa trajectoire et sur ses pratiques. De son entrée en formation à la réalisation de son mémoire, l'étudiant va acquérir, en plus de sa culture de praticien, une culture de chercheur.
Mais le projet pédagogique du CCP s'accompagne aussi d'un projet social qui se traduit par la présence en son sein d'étudiants en échec scolaire et parfois aussi en réelle difficulté socioprofessionnelle. Un public qui dispose avec le Collège de la possibilité d'avoir accès aux sciences humaines et sociales, de porter un regard distancé et objectif sur ses pratiques, de bénéficier d'une formation basée sur la reconnaissance de ses acquis et d'obtenir un diplôme de l'enseignement supérieur qui pour certains doit être pensé comme leur projet professionnel.
La réussite des activités de formations proposées par le Collège dépend essentiellement de la spécificité pédagogique qui anime ces formations. Une spécificité qui conçoit l'accompagnement des adultes comme un acte complexe nécessitant une certaine « écoute sensible » (6) et permanente tout au long du parcours de formation.
Cette recherche-action peut être également comprise comme une tentative de faire reconquérir la parole et le champ rédactionnel, et comme une aventure humaine et existentielle basée sur un autre rapport aux savoirs (7). Enfin, on ne peut que partager le point de vue de René Barbier lorsqu'il précise que « la recherche-action a l'ambition de ne plus séparer les faits et les valeurs, mais de redonner valeurs aux faits pour retrouver une responsabilité de l'homme agissant » (8).
Medhi Farzad, directeur des études du Collège Coopératifde Paris.
Découvrir le Collège Coopératif
(1) Le décret d'août 1985 peut être considéré comme la première mesure importante dans le domaine de la validation des acquis à l'université.
(2) On entend par atypique, tout étudiant dont le parcours scolaire ne correspond pas au cursus classique.
(3) Sur le terme maïeutique, voir la présentation de Jean-Louis Le Grand, « Les filiations théoriques des histoires de vie en formation », in Pratiques de Formations/Analyses, université Paris-VIII, Formation permanente, n° 31, 1996.
(4) Henri Desroche, Entreprendre d'apprendre : d'une autobiographie raisonnée aux projets d'une recherche-action, Les éditions Ouvrières, Paris, 1990.
(5) Patrick Boumard, Les savants de l'intérieur, Armand Colin, Paris, 1991 .
(6) René Barbier, L'approche transversale : l'écoute sensible en sciences humaines, Anthropos, Paris, 1997.
(7) Bernard Charlot, « Nouveaux publics, nouveaux rapports au savoir : nouvelles fonctions de l'université », Les Actes du Colloque de la Sorbonne ACOP-F, Paris, 1997.
(8) René Barbier, La recherche-action existentielle, Anthropos, Paris, 1997.
Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - Janvier 2005.