Interdépendances fait peau neuve
+ de pages, + d´articles, une nouvelle maquette
pour présenter chaque trimestre des initiatives, des idées, les femmes et...
Une autre consommation est possible !
Le numéro 69 vient de sortir. Dossier sur le pouvoir d'achat et la consommation responsable. Disponible uniquement sur abonnement.
Tous les articles d'Interdépendances sont désormais consultables en ligne pour nos abonnés
Depuis le numéro 68, tous les articles sont accessibles en ligne pour nos abonnés.
Mieux connaître l'économie sociale et solidaire ? Toute l'actualité sexy et moins sexy de l'ESS se trouve dans...
Du terrain au pouvoir, « un travail d'utopie-concrète »
Ingénieure de formation, elle choisit le service public des télécommunications. Elle se retrouve ainsi confrontée à la fois au défi de la modernité, avec l'explosion des nouvelles technologies, et aux attaques contre l'égalité de traitement des usagers avec la déréglementation.
Au sein de France Télécom, sa personnalité engagée trouve vite de quoi s'exprimer. « La citoyenneté se vit au quotidien, en fonction de son identité et là où l'on se trouve. A France Télécom, je travaillais dans un service pluridisciplinaire où l'on parlait stratégie et prospective. Mes fonctions m'ont apporté une meilleure compréhension du monde, mais elles m'ont fait aussi prendre conscience rapidement – un peu avant tout le monde – des avancées de la mondialisation libérale. J'ai compris très vite ce qui allait se passer, cela m'a donné une responsabilité particulière », explique-t-elle. Ainsi, pendant vingt-trois ans, elle se bat contre le projet de privatisation de l'entreprise – évoqué dès 1974 – au titre de représentante des salariés au conseil d'administration, sur une liste SUD-PTT.
Marquée par un inlassable besoin de comprendre et de débattre, Francine Bavay se rend compte de la complémentarité entre l'action de terrain et le travail dans les institutions publiques : « J'ai réalisé qu'on pouvait défendre une vision politique et construire parallèlement des politiques publiques pour s'en approcher. » C'est dans cette optique qu'elle rejoint les Verts en 1993. Fille de mai 68, comme elle aime à se définir, elle fuit les politiques « machistes et déclaratives ». Issue d'un environnement à la fois proche de la nature et très industrialisé, elle a été sensibilisée très tôt à l'industrialisation et à ses ravages. « Je suis une verte structurelle et une fille de gauche, résume-t-elle. Je me suis donc engagée auprès des Verts lorsqu'ils ont offert leur engagement à la gauche. » Ce rapprochement la satisfait dans sa volonté d'avoir une vision globale, systémiquedu monde qui l'entoure.
Cette approche à la fois individuelle et collective du militantisme, qui cherche à renforcer l'individu tout en construisant la légitimité du collectif, constitue le fondement de l'action de Francine Bavay. Sensibilisée par sa sœur engagée contre les violences faites aux femmes, elle fait le constat que le gain d'autonomie des femmes au fil du XX e siècle, loin de les avoir émancipées de la violence, s'accompagne au contraire d'un accroissement de celle-ci. Une injustice que Francine Bavay décide de combattre à sa manière, grâce à uneaction à la fois associative et politique.
Dans un premier temps, cette action est très localisée, à travers des groupes de quartier où des femmes échangent sur leur vécu et élaborent ensemble des stratégies pour se faire entendre. Mais il semble que la société et les grands médias fassent la sourde oreille. « Dans le débat sur l'insécurité, on parle surtout des biens, mais on évoque jamais les violences faites aux femmes », déplore -t-elle. C'est pourquoi elle décide de créer une association qui rassemble des élus, pour assurer la mise en actions concrètes de cet engagement. Elu-e-s contre les violences faites aux femmes (ECVF) voit le jour en 2003.
Lors du mandat de Dominique Voynet comme ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement du gouvernement Jospin de 1997 à 2001, Francine Bavay est assez critique. « Je trouvais qu'elle aurait dû être plus revendicative », explique-t-elle. Mais elle reconnaît que la critique est facile quand on n'a jamais connu soi-même une telle situation. C'est cette raison qui la pousse à briguer un mandat dans l'exécutif. Elle est élue vice-présidente du conseil régional d'Île-de-France en charge des Solidarités, de l'Action sociale et de la Santé en 1998. « A cette époque, avec les Verts, nous étions en train d'élaborer la notion de développement soutenable, qui met en évidence les interdépendances entre l'économique, le social, la démocratie et l'environnement, raconte Francine Bavay. J'ai souhaité mettreen place et développer cette notion au sein du conseil régional. »
Son action au sein de l'institution a pour maîtres mots la coopération, la coordination et l'innovation. Selon elle, tous les acteurs institutionnels sont solidairement responsables des réponses données aux Franciliens. L'enjeu est alors, pour être efficace, de développer des politiques publiques coordonnées. Et rien ne peut se faire sans la collaboration des acteurs de terrain : Francine Bavay coproduit sa politique sociale avec les associations de l'économie sociale et solidaire et d'aide aux personnes, « car ce sont elles qui font remonter les problèmes sociaux non encore résolus », explique la vice-présidente. La Région semble d'ailleurs être un cadre particulièrement propice à l'épanouissement de ses engagements et de ses projets : « C'est fabuleux, tout est à inventer !, s'enthousiasme-t-elle. On peut y développer des politiques innovantes et efficaces même avec de petits budgets, car tout l'enjeu est de coordonner les acteurs. »
Cette volonté d'une politique sociale participative et ancrée dans le terrain s'inscrit dans une vision du monde qui se veut innovante et solidaire. « Il faut considérer la question sociale comme une question globale, affirme Francine Bavay. L'objectif est de réussir à mettre en pratique une logique où l'économique, le progrès social et l'économie sociale et solidaire, facteur d'innovation, ont une légitimité égale. Le patronat présente toujours le social comme un coût, moi je pense que c'est un mode de développement solidaire. On aide les structures qui ont un comportement social différent. Et en donnant la parole aux associations concernées, on donne plus d'efficacité et de légitimité aux politiques mises en place. » En intégrant l'exécutif, Francine Bavay confie avoir beaucoup appris sur l'exercice du pouvoir. Selon la vice-présidente, l'engagement dans une institution exige de vérifier en permanence que le rapport de force entre adversaires politiques est équilibré. Il faut apprendre à décider et à agir dans un cadre de « coopération conflictuelle » entre les différents partis. « Une tâche d'autant plus délicate lorsque l'on ne dispose que de la majorité relative... », précise-t-elle. Concilier la concrétisation des valeurs fortes de justice, de solidarité et de démocratie, avec le jeu d'équilibriste que constitue l'exercice du pouvoir... une gageure ? « Plutôt un travail d'utopie concrète », résume sereinement Francine Bavay.
Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - Janvier 2005.