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Les Irakiens malades de la guerre
Manque de moyens consacrés à la remise en état des infrastructures civiles, incompétence des autorités, carence de coordination et chaos sécuritaire sont autant d’obstacles au redressement de l’Irak. Plus d’un an après la victoire des forces coalisées, Saad – comme la majorité des Irakiens – n’a toujours pas accès à l’essentiel : l’eau potable, l’électricité et les soins.
Dès l’accident de Saad en mai 2003, son père fait le tour des hôpitaux et des Organisations non gouvernementales (ONG) de leur région, et assiège les autorités pour trouver les moyens de faire opérer son fils. L’enfant a eu l’avant-bras droit arraché, son corps est criblé d’éclats, ses yeux ont été touchés. Les premiers soins sont assurés, mais les hôpitaux irakiens n’ont pas les moyens de poser une prothèse, encore moins de pratiquer la délicate opération des yeux qui l’empêcherait de perdre la vue. L’Office des migrations internationales (OMI) l’intègre à un programme de soins à l’étranger destiné aux enfants irakiens et prépare son dossier pour le faire opérer au Koweït, mais laisse tout en plan après l’attaque de son antenne à Mossoul.
Après deux mois de promesses sans suite, le père de Saad rencontre Philippe, le logisticien d’une ONG française, dans l’antichambre d’un officiel irakien. Philippe explore à son tour toutes les pistes : il contacte plusieurs ONG médicales, avant de convaincre la Chaîne de l’espoir, une association européenne spécialisée dans la prise charge d’enfants étrangers. Une équipe médicale doit venir évaluer l’état de Saad et d’autres enfants irakiens en janvier. Mais au dernier moment les Français sont contraints d’annuler leur visite à cause d’une nouvelle flambée de violence dans le pays.
Un mois après, c’est au hasard d’une des rares soirées entre humanitaires que Philippe apprend l’existence d’une ONG italienne, Emergency, basée à une vingtaine de kilomètres de Mossoul, qui soigne les victimes de la guerre. Son chirurgien ne peut pas opérer Saad des yeux, mais pose une prothèse du bras au petit garçon : une première victoire. De son côté, le père de Saad trouve un spécialiste jordanien prêt à opérer gratuitement son fils, et arrache la promesse à des militaires américains, en charge de l’aide aux civils, de financer leur voyage et l’hébergement à Amman. Tout n’est pas encore réglé : le père de Saad a appris à se méfier des promesses, et il reste encore à trouver les 6 000 dollars qui rembourseront les frais d’hospitalisation… Quant à la question de la rééducation du garçon et du suivi de son bras amputé, personne ne l’a soulevée : de tels soins paraissent inaccessibles.
Il n’est pas rare de croiser dans la foule et les embouteillages de Bagdad des handicapés qui se déplacent dans des caissons à roulette, comme au temps des Mille et une nuits, faute de fauteuils roulants, parce que les mines et les guerres ont fait des ravages, que la poliomyélite sévit encore… L’état actuel des soins est d’autant plus choquant que l’Irak avait construit un système de santé publique performant et gratuit dans les années 1970. A l’époque, l’Etat baasiste venait de s’approprier la manne pétrolière (auparavant contrôlée par les Anglais) et redistribuait les richesses via de vastes investissements en infrastructures. Si bien qu’il y a environ vingt-cinq ans, le niveau de vie en Irak était devenu l’un des meilleurs au Moyen-Orient, il égalait alors celui du Portugal.
L’essentiel des universités, écoles, autoroutes, réseaux d’eau et autres hôpitaux ou centres de santé datent de cette époque. L’Irak s’est ainsi équipé de 240 hôpitaux et 1 200 centres de santé, a formé de nombreux médecins d’un bon niveau, organisé un système de distribution de médicaments centralisé autour d’une entreprise d’Etat, Kimadia. Mais ces infrastructures se sont considérablement dégradées faute d’investissements. Une déchéance qui s’explique par une corruption galopante au sein du gouvernement de Saddam Hussein, par les bombardements coalisés destructeurs, notamment au cours de la première guerre du Golfe, et par l’embargo paralysant l’économie irakienne.
Entre 1980 et 2003, le revenu moyen par habitant (et par mois) serait passé de 3 600 à 450 dollars, selon l’Organisation des Nations unies (Onu). La santé des Irakiens s’est dégradée au rythme de leurs finances. Cinq dramatiques années après la première guerre du Golfe, la mise en place en 1996 du programme « pétrole contre nourriture » par l’Onu a permis d’éviter une grave crise alimentaire et d’approvisionner le pays en médicaments de base. Mais pas de réparer les dommages de la guerre, ni d’enrayer la dégradation du réseau électrique et des réseaux d’eau, ni renouveler le matériel médical, ni poursuivre les campagnes de vaccination et d’éducation à l’hygiène. Certains médicaments essentiels sont restés interdits comme les isotopes anticancéreux, tandis que beaucoup d’autres étaient très mal distribués à cause des lourdeurs administratives et de probables détournements. Parmi ceux-ci, les produits sanguins, l’insuline, les anesthésiants, certains antibiotiques…
Médecins irakiens et observateurs étrangers signalent alors la résurgence de maladies éradiquées (comme le choléra, la typhoïde ou la rougeole), et se désespèrent de voir des malades chroniques mourir à petit feu faute d’insuline ou de dialyse, des opérés succomber à leur passage dans un hôpital insalubre. Surtout, les pathologies liées à l’eau et la malnutrition ont commencé à faire des ravages chez les enfants. Entre 1990 et 2002, la mortalité infantile des moins de cinq ans doublait, alors que l’espérance de vie des Irakiens chutait de 66 ans à 61 ans.
Depuis la prise de contrôle du pays par la coalition américaine, le budget du ministère de la Santé irakien est passé de 26 millions de dollars en 2002 à 950 millions en 2004 (financé principalement par le reste du fond « pétrole contre nourriture »). Les humanitaires ont quant à eux pris en charge de nombreux programmes de réhabilitation de centres de santé, d’approvisionnement des hôpitaux, de sensibilisation de la population. Mais les ONG ne peu vent assumer à elles seules la santé de 26 millions d’habitants à la place de l’autorité de transition qui semble avoir le plus grand mal à s’organiser efficacement. D’autant plus que les sommes allouées restent insuffisantes. Paul Bremer, l’ancien administrateur civil américain, a lui-même reconnu que le budget destiné à la reconstruction du système de soins permettait à peine d’assurer l’essentiel. Un aveu surprenant alors que le décalage entre les résultats annoncés et les réalités du terrain est souvent flagrant.
Il y a quand même eu quelques belles avancées, telle l’ouverture d’un laboratoire central de contrôle du médicament, le rééquipement de plusieurs hôpitaux et de nombreux centres de santé, une campagne de vaccination contre la rougeole, etc. Mais l’approvisionnement en compresses, produits sanguins et antibiotiques demeure très aléatoire, de nombreux blocs opératoires et centres de santé restent paralysés face aux coupures de courant, et les toutes nouvelles procédures de contrôle qualité des produits de santé sont loin d’être rodées.
Les résultats ne sont pas très perceptibles. Au printemps dernier, le bureau d’aide humanitaire de l’Union européenne mentionnait même une augmentation des cas de malnutrition chronique chez les jeunes enfants par rapport à l’avant-guerre. Aujourd’hui, les tentatives de reconstruction paraissent dérisoires. Alors que l’Irak s’enfonce dans le chaos, un retour aux pires heures de l’embargo devient possible.
Comité d’aide médicale : www.cam-fr.org
Première urgence : www.premiere-urgence.org
Ministère de la Santé irakien : www.mohiraq.org
Dossier « Irak » de l’OMS : www.who.int/countries/irq
Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - Janvier 2005.