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Parité dans la pauvreté

Femmes au bord de l'exclusion sociale

Les femmes sans domicile personnel se font de plus en plus nombreuses en France. Leurs caractéristiques ? Si elles vivent la précarité plutôt moins intensément que les hommes, c'est essentiellement la dominationmasculine qui les pousse vers l'exclusion.

Mauvaise victoire pour les femmes. Face aux hommes, elles auraient récemment gagné en égalité. Elles seraient désormais plus susceptibles qu'avant de connaître l'errance, et la rue... Si le clochard du XXe siècle était presque immanquablement un homme, voilà que des femmes font à leur tour la manche, résident en foyers d'accueil, dorment à la rue. Le tournant serait assezrécent. Il a été largement remarqué.

Au Secours catholique, par exemple : le secrétaire général Pierre Levené parle d'une « féminisation de la pauvreté » (1), puisqu'en 2003 plus de 16 % de ses usagers étaient des femmes seules, et plus de 26 % étaient des mères isolées. Au numéro d'urgence sociale 115, également : 20 % des demandes d'assistance enregistrées en novembre 2003, en dehors de Paris, concernaient des femmes célibataires, avec ou sans enfant. L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a aussi dressé un portrait des sans-domicile usagers des services d'hébergement et de distribution de repas chauds, en janvier 2001 : 36 % étaient alors des femmes. En somme, d'un indicateur à l'autre, c'est un quart, ou même plus d'un tiers de la population des grands exclus qui est désormais féminine.

Du jamais vu. Certes il reste à démontrer que cette pauvreté féminine est vraiment nouvelle. A l'Institut national d'études démographiques (Ined), la statisticienne Maryse Marpsat travaille sur les populations sans domicile : elle souligne qu'il est « difficile de parler d'augmentation dans la mesure où nous ne possédons pas de chiffres antérieurs »... Il est vrai que la question des femmes en errance était à peine étudiée auparavant. Alors, si les observations des associations suggèrent une précarisation des femmes en France, elles peuvent aussi simplement indiquer que la société est désormais plus attentive à leurs situations...

Et il en faut de l'attention pour remarquer ces femmes sans domicile personnel. A la rue, beaucoup d'entre elles s'efforcent de cacher leur situation. La journaliste Véronique Mougin l'a observé en suivant des Femmes en galère (2) pour son dernier ouvrage : « Elles adoptent souvent des stratégies d'invisibilité. J'en ai rencontré une qui consacrait une bonne partie de son budget à l'achat d'une carte orange, afin de pouvoir dormir dans les bus qui circulent la nuit à Paris... Ou une autre qui se privait de nourriture pour pouvoir soigner son apparence, et ne pas paraître clocharde. Et effectivement, on ne remarque pas ces femmes-là. »

Sans-abri à domicile

En outre, beaucoup de femmes sans domicile fixe parviennent malgré tout à éviter de dormir sous les ponts. Maryse Marpsat l'a montré dans ses enquêtes : si les hommes sont largement majoritaires dans les situations de très grande précarité, les femmes se font plus nombreuses à mesure que l'on s'éloigne de la rue. Dans les centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) de moyen séjour, par exemple, elles représentent ainsi près de quatre hébergés sur dix, d'après une étude de 1999 pour le ministère des Affaires sociales... Les femmes peuvent aussi plus facilement être accueillies provisoirement par des amis. En France, près d'un million de personnes sont hébergées chez des tiers, d'après un récent rapport de la Fondation Abbé-Pierre. « Cette population est majoritairement féminine », estime Véronique Mougin.

Enfin la part des femmes est sans aucun doute prépondérante parmi ceux que les sociologues américains appellent les « sans-abri à domicile »... Un logement personnel, en effet, ne met pas forcément à l'abri des violences que peut commettre un conjoint. Le sociologue Pierre A. Vidal-Naquet l'explique ainsi : « La possession formelle d'un logement peut très bien se combiner avec une dépossession réelle de celui-ci. Dans de telles situations, les femmes concernées vivent alors de façon parfois très vive, une tension entre la nécessité impérieuse de fuir une relation qui se détériore [...] et l'impossibilité de franchir le pas, de prendre une décision, généralement, en raison de la précarité matérielle, psychologique ou relationnelle dans laquelle elles se trouvent » (3).

Evidemment, avec le temps, ces coups et blessures au foyer peuvent finalement propulser vers la rue. Et voilà qui constitue précisément un facteur d'exclusion bien spécifique aux femmes. Là encore, la société française porte une attention nouvelle au phénomène. « Le tabou des violences conjugales se lève un peu, elles commencent enfin à être dites, et reconnues », commente Germaine Watine, la porte-parole de la Fédération nationale solidarité femmes. Notamment, « l'affaire Marie Trintignant a fait prendre conscience à certains hommes qu'ils étaient des compagnons violents ». Dès 2000, l'Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) (4) a révélé que 9 % des femmes âgées de 20 à 59 ans avaient subi des coups, des agressions, ou encore des pressions psychologiques répétées de leur compagnon, au cours des douze derniers mois. En somme, près d'1,5 million de Françaises sont victimes de violences conjugales chaque année.

Trop souvent les femmes subissent leur conjoint patiemment. Les coups pleuvent, le calme revient, le pardon aussi. Et bien des épouses n'envisagent aucune alternative à cet enfer domestique. Etablies comme ménagères et sans expérience professionnelle adéquate, il leur paraît inimaginable de prendre leur indépendance et de fuir leur foyer. Et la présence d'enfants en bas âge représente bien sûr un obstacle supplémentaire. Jusqu'à ce qu'un coup de trop ne fasse rompre le ménage... La femme doit alors chercher un logement et un emploi. Et rencontre alors le plus souvent une très grande précarité.

Bien sûr, la loi sur le divorce de 2004 stipule désormais que « sauf circonstances particulières, la jouissance [du] logement est attribuée au conjoint qui n'est pas l'auteur des violences ». Cet aménagement est bienvenu – mais encore faut-il passer devant la justice... Pour Vera Albaret, vice-présidente de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars) d'Île-de-France, « notre pays a enfin réussi à accepter l'idée que les femmes en situation de précarité subissent en fait les conséquences de violences intra-familiales, le plus souvent. En tant que

conjointes, mais aussi de par un père, ou un frère brutal. Or, jusqu'ici les femmes n'en parlaient pas, puisque personne ne les entendait ou bien ne les croyait »...

Violences économiques

Et si les violences familiales sont un facteur d'exclusion puissant pour les femmes, c'est bien parce que les coups domestiques se conjuguent avec une autre forme de discrimination : les « violences économiques », comme les appellent Vera Albaret. Des inégalités d'accès aux richesses, encore criantes en France. Les indicateurs pullulent. D'après l'Insee, le chômage touchait, en janvier 2005, 11 % des femmes, contre 9,1 % des hommes. 80 % de la population des travailleurs à temps partiel est féminine, d'après un récent rapport de la présidente de la Délégation aux droits des femmes, Marie-Jo Zimmermann. Et nombre de ces employées ne touchent bien sûr qu'un revenu inférieur au Smic. Par ailleurs, près de 80 % des smicards sont des femmes. Et globalement, elles gagnent au travail environ 25 % de moins que les hommes, d'après un rapport de la députée Catherine Genisson en 1999... Enfin leurs postes sont souvent moins qualifiés, malgré des niveaux de formation aujourd'hui élevés.

Inégalités face aux richesses, donc, alors même que certaines charges sont spécifiques aux femmes. Elles se retrouvent plus souvent seules à assumer des enfants. Au recensement de 1999, 5,6 % des femmes étaient des mères de familles monoparentales.

1 % des hommes seulement connaissaient cette situation. Or, comme le souligne Yves Lambert, directeur de l'association SOS Femmes accueil (5), à Saint-Dizier, « les familles mono-parentales, qui sont toujours plus nombreuses ces dix dernières années, sont aussi de plus en plus souvent bénéficiaires du RMI, et elles s'enfoncent de plus en plus dans la précarité. En plus, les mères isolées qui ont un métier doivent la plupart du temps composer avec des horaires décalés, des temps de transport longs, et des difficultés à faire garder leurs enfants. »

Autre charge « privilégiée » des femmes : elles sont plus fréquemment confrontées aux conséquences de l'endettement. « Les hommes savent beaucoup mieux organiser leur insolvabilité, poursuit Yves Lambert. Et dès qu'elles sont mères, les femmes peuvent difficilement cacher leur adresse... Les créanciers se retournent donc plus souvent vers elles, et elles sont alors amenées à payer l'ensemble des dettes du ménage. »

Voilà donc une somme de discriminations économiques qui mettent tout leurs poids pour pousser les femmes vers l'exclusion sociale. Et pour l'heure les libertés conjugales acquises ces dernières décennies ne les aident pas vraiment à y faire face. Mères célibataires, femmes au foyer abandonnées, toutes n'ont pas la chance de pouvoir vivre leur autonomie. Comme le dit Pierre Levené au Secours catholique, « divorcer, c'est souvent s'appauvrir sur le plan économique » (1). La fragilité actuelle des couples est donc, actuellement, une autre source d'exclusion.

Bien sûr, la libération formelle des femmes est encore récente. Les Françaises ont ainsi dû attendre 1965 pour obtenir le droit d'avoir un emploi sans l'autorisation de leur mari... Mais si elles ont pu alors fêter un recul du paternalisme, les femmes doivent désormais attendre leur indépendance financière.

Des ressources propres... à relativiser

Au moins les femmes ont-elles quelques ressources propres. Des « avantages ». Et notamment, comme l'écrit Pierre A. Vidal-Naquet, celui d'avoir un « statut de dominées »... Les passants donnent plus facilement l'aumône à une jeune mère de famille qu'à un clochard. Et par compassion, par attention, « les réseaux sociaux et familiaux se mobilisent plus volontiers dès lors qu'il s'agit de venir en aide à une femme pour lui éviter de vivre sans abri, surtout quand celle-ci est accompagnée d'enfants ». Et de la même manière, « même si la population féminine ne fait pas l'objet d'un ciblage particulier, certains transferts sociaux concernent surtout les femmes quand celles-ci ont des enfants » (3).

De fait les mères bénéficient plus souvent de certaines aides sociales. La présence d'enfants permet d'obtenir des allocations familiales, ainsi qu'un RMI majoré ; et l'allocation parent isolé (API) peut aussi aider celles qui n'ont pas de conjoint. L'accès aux HLM peut également être prioritaire pour les jeunes mères de famille célibataires. Les CHRS et les centres maternels représentent d'autres solutions d'hébergement « aisées » pour ces mères seules (cf. article p. 15).

Du reste la maternité peut également offrir un équilibre psychologique, une motivation pour avancer. Et comme le souligne Yves Lambert, « être mère donne aussi un certain statut social, qui peut au moins remplacer celui que peut donner un emploi ».

Ces ressources sont certes à relativiser, en considérant la charge financière que représentent par ailleurs les enfants. Pour Vera Albaret, devenir mère est d'ailleurs « à double tranchant » : « Un enfant constitue certes une ressource financière, et psychologique aussi. Mais voilà, on ne trimballe pas ses enfants comme des valises. Ils s'accrochent à vous, ils enlèvent du temps pour soi. Et puis en tant que mères, bien des femmes n'osent pas s'avouer leur échec : elles préfèrent encore faire semblant, refuser de demander de l'aide, et dormir avec leurs enfants dans une cage d'escalier... »

Autre ressource sur laquelle peuvent s'appuyer des femmes en danger : la protection d'un homme... Le soutien d'un compagnon peut être particulièrement précieux pour celles qui vivent à la rue. Dans cet univers violent et très masculin, un homme peut représenter une parade efficace face aux agressions quotidiennes. Encore faut-il bien sûr que ce compagnon de rue ne soit pas lui-même violent...

Certaines femmes peuvent enfin se livrer à la prostitution pour tenter de surmonter leur précarité. Choisir le trottoir, plutôt que la rue. Naturellement, cette source de revenus peut finalement jouer comme un fardeau supplémentaire. D'autant que la répression actuelle du « racolage passif » semble pousser un peu plus les prostituées vers la clandestinité.

En somme, les atouts spécifiques aux femmes pour faire face à la précarité renvoient finalement à des rôles très traditionnels. Ce n'est pas en tant que travailleuses qu'elles ont le plus d'espoir de s'en sortir – mais bien plutôt en tant que mères, voire en tant que conjointes. Voilà qui permet d'envisager un peu plus précisément l'état d'avancement de la « libération » des femmes après plusieurs décennies d'avancées. Les Françaises sont aujourd'hui acculées à l'exclusion par des restes de la domination masculine, que celle-ci soit physique, ou encore économique. Mais dans le même temps c'est en adoptant des rôles traditionnellement dévolus aux femmes qu'elles peuvent le mieux espérer reprendre pied dans la société. La condition féminine peut donc encore progresser. Si la parité est désormais proclamée, en droits comme en politique, l'égalité économique est plus que jamais un impératif.

Olivier Bonnin

(1) La Lettre d'Emmaüs France, n°20,mars 2004.

(2) Femmes en galère, V. Mougin, La Martinière,janvier 2005.

(3) Errance au féminin, P. A. Vidal-Naquet, rapport au ministère de l'Equipement, des Transports et du Logement, février 2003.

(4) M. -J. Saurel-Cubizolles, Bulletin épidémiologique hebdomadaire n° 9-10, 8 mars 2005, p. 36-37. www.invs.sante.fr

(5) Elle gère www.sosfemmes.com, site Internet qui aide les femmes en difficultés (informations et espaces d'échanges).

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Cet article est issu du dossier L'exclusion au féminin paru dans Interdépendances n°57 - Avril 2005.

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