Portrait d'un militant de la « deuxième gauche »
Cette carte de visite à rallonges solde plus de trente années de militantisme. Pour la CFDT, pour le PSU puis pour le PS, ou encore en tant que catholique de gauche... Mais, avant tout, pour l'économie sociale. Car François Soulage fait partie des ré-inventeurs du concept. C'était en juin 1977. Enseignant l'économie à l'université de Nanterre, François Soulage se fait alors assistant de Michel Rocard. Et le secrétaire national du PS a un projet : intégrer le développement des mutuelles et des coopératives dans le programme socialiste des législatives de 1978. François Soulage, notamment, travaille donc la question. Mais lorsqu'il propose un texte à Michel Rocard, un collaborateur le renvoie avec ce commentaire : « Très intéressant, mais comment peut-on appeler cet ensemble ? » François Soulage se souvient : « Nous nous sommes donc réunis à quatre, dans le jardin de mon ami Lucien Pfeiffer, à Saint-Germain-en-Laye, avec Daniel Houri, Claude Neuschwander et Michel Lauraine. Nous avons envisagé différentes appellations, et nous avons retenu ce terme d'économie sociale. Michel Rocard l'a aussitôt accepté. Ce n'est que plus tard, en octobre 1977, que le directeur du Collège coopératif nous a appris que cette expression existait déjà au début du siècle... » Plusieurs économistes de la Belle Epoque parlaient précisément d'économie sociale pour promouvoir les mutuelles et les coopératives qui essaimaient alors. Un Pavillon de l'économie sociale figurait même à l'Exposition universelle, à Paris en 1900...
Pour François Soulage cette redécouverte tient lieu de révélation. « Cette idée d'économie sociale correspondait à une histoire personnelle. Mon père était un petit entrepreneur, il fabriquait notamment des bouchons de bouteilles. Et un jour il a dû fermer son usine car personne ne voulait lui apporter de nouveaux capitaux. On ne prête qu'aux riches... J'ai fini par prendre conscience que le système capitaliste devait évoluer. Et justement, l'économie sociale apporte un changement : elle produit des biens et des services grâce au capital. Alors que l'entreprise capitaliste, à l'inverse, valorise le capital grâce à la production de biens et services... » Une définition qu'aurait pu faire sienne, voilà un siècle, Charles Gide, l'un des théoriciens de l'économie sociale – une référence pour François Soulage.
Daniel Houri garde aujourd'hui un souvenir fort de son camarade co-découvreur. « J'ai été frappé par François, par sa culture approfondie, par son grand humanisme de catholique de gauche, par sa modestie aussi. Et alors que j'ai gardé une approche plutôt intellectuelle de l'économie sociale, lui y croyait vraiment. La sincérité de son engagement m'a impressionné. »
De fait, le concept oublié va vite reprendre sa place en France. Certes, en 1978, le PS préfère éviter de défendre cette économie alternative pour ne pas effrayer les électeurs artisans et commerçants. Mais en 1980, les mutuelles, coopératives et associations se reconnaissent dans une « Charte de l'économie sociale ». Et lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir, François Soulage peut faire avancer concrètement ce « tiers-secteur » en renaissance.
Michel Rocard est en effet nommé ministre du Plan et de l'Aménagement du territoire en 1981. François Soulage, lui, vient d'intégrer le corps professoral d'HEC. Qu'importe, il démissionne, pour devenir conseiller technique du ministre. Aujourd'hui, Michel Rocard se souvient d'un collaborateur « remarquablement efficace »...
Création de l'IDES
n juin, le ministre annonce son programme au congrès des Scop (1) à Vichy. Sa politique sera accomplie en deux ans. Premier acte en décembre 1981 : une Délégation interministérielle à l'économie sociale est fondée. En 1983, des « titres participatifs » sont émis pour permettre le financement des coopératives, ou des entreprises publiques. La même année, une loi sur l'économie sociale tente de moderniser les statuts des coopératives. Enfin, toujours en 1983, l'Institut de développement de l'économie sociale (IDES) est créé; François Soulage en prend la direction – « exactement quatre jours avant que Michel Rocard ne démissionne, à ma grande surprise. A quatre jours près, je n'aurais pas pris la tête de l'IDES... », se rappelle-t-il. S'il se souvient de l'enthousiasme de Pierre Mauroy pour l'économie sociale (« Il faut que cet argent de gauche reste à gauche ! »), François Mitterrand lui paraît indifférent face à ce dada rocardien.
François Soulage dirigera l'IDES six ans. Puis Michel Rocard revient aux affaires... il le nomme délégué interministériel à l'Economie sociale, en 1989. Et quand Michel Rocard débarque de Matignon, François Soulage quitte son poste six mois après, en 1991... Souvenirs du délégué : « Le surlendemain du départ de Michel Rocard, j'apprends que je dois être remplacé... Je dis d'accord, mais pas question de démissionner, j'attends que le conseil des ministres prononce mon renvoi. Un collègue a alors cette idée : nommer mon remplaçant délégué à l'Economie sociale et “à l'innovation sociale”, en attendant mon départ. J'ai gardé six mois mon propre poste avant de reprendre pied à l'IDES. » Et voilà désormais les gouvernements dotés d'une délégation interministérielle à l'Innovation sociale et à l'Economie sociale...
Cette fois, François Soulage est p-dg de l'IDES, ainsi que de la structure qui la chapeaute désormais, l'ESFIN. Voilà le militant devenu financeur de l'économie sociale. Et solidaire ? « Ce concept vient des Verts. En 2000, le secrétaire d'Etat Guy Hascoët a voulu faire travailler ensemble l'économie sociale – qui se définit par ses statuts – et l'économie solidaire – définie par sa vocation. Nous avons voulu lui expliquer que c'était peut-être une erreur. Ces deux secteurs constituent deux cercles dont une partie seulement se recoupe. Pour moi, une société anonyme ne peut pas être durablement solidaire – à moins de dépendre d'une coopérative par exemple. » Encore aujourd'hui François Soulage est délégué national du PS pour « l'économie sociale »...
La présidence de l'ESFIN et de l'IDES va mener François Soulage vers de nouvelles responsabilités. Administrateur de la Maison des chômeurs de Nanterre, par exemple – une structure qu'il a connue en tant qu'habitant de cette ville, mais aussi via les fonds de garantie gérés par l'IDES pour permettre à des personnes en difficulté de créer leur entreprise. L'Institut va aussi porter François Soulage vers la présidence de l'Union nationale des associations de tourisme et de plein air (Unat) : l'IDES a souvent financé le tourisme social, et François Soulage avait déjà plaidé pour une modernisation de ce secteur en crise. Or l'Unat recherchait un président expert en économie sociale, et en finances : François Soulage en prend la tête en 1999. Enfin c'est en tant que financier qu'il est appelé à la présidence de l'association Hubert Beuve-Méry, en 1998. Représentant ainsi les héritiers des fondateurs du quotidien, François Soulage a pu se dire « navré » par le livre polémique La Face cachée du Monde, en 2003. « Du reste, précise-t-il aujourd'hui, quand nous ne sommes pas d'accord avec le journal nous préférons en parler en interne, directement avec la rédaction... »
Collectionneur de présidences, François Soulage peut-il seulement envisager la retraite ? « Je pense quitter l'ESFIN et l'IDES après 65 ans. Mais je ne m'inquiète pas vraiment pour la suite, je continuerai au Comité chrétien de solidarité avec les chômeurs et les précaires, à l'Unat, à la Maison des chômeurs... » Et puis la relève est assurée. Lui et son épouse (une militante chrétienne, « élément clé de son développement personnel » d'après Daniel Houri) ont eu trois enfants. Une fille chez les Verts, une autre engagée dans une crèche associative, un fils conseiller municipal socialiste de Nanterre. Ce dernier a d'ailleurs été blessé par balle en tentant de maîtriser le forcené Richard Durn en mars 2002. François Soulage le répète : « Avant de pouvoir critiquer la politique, il faut d'abord s'y coller. » Le père adoptif de l'économie sociale peut donc bien se faire critique aujourd'hui. Surtout face au capitalisme.
Au sujet de l'économie sociale et solidaire, lire Interdépendances n°51.
(1) Société coopérative de production.
Cet article est paru dans Interdépendances n°53 - 2e trimestre 2004.
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