Interview de Thierry Jeantet, Président du CJDES
Thierry Jeantet : L'économie sociale manque d'abord de visibilité. Elle ne met pas assez en avant ses réussites. Le résultat, malheureusement, est que de nombreux créateurs d'entreprises passent à côté des formules de l'économie sociale, faute de les connaître. Il faut que nous nous fassions entendre. Cela implique déjà d'être plus unis. Le capitalisme a tout intérêt à voir l'économie sociale et solidaire se déchirer. Nous devrions aussi éviter d'inventer des concepts trop complexes... Le terme d'économie sociale devrait nous suffi re pour nous désigner ! Le récent concept d'économie solidaire a pu avoir un effet bénéfi que de poil à gratter, mais je parviens mal à le différencier. Après tout, l'économie sociale est forcément solidaire, et forcément citoyenne. Quant aux idées de tiers secteur ou même de quart secteur, elles n'ont pas de sens à l'étranger. Enfin, dans ce même esprit, l'économie sociale gagnerait à faire connaître ses réseaux d'aide à la création d'entreprise.
Et au-delà de ce besoin de visibilité ?
T. J. : L'économie sociale doit aussi renouveler une partie de ses outils. Ses outils fi nanciers, d'abord : l'Institut de développement de l'économie sociale (IDES) a besoin de moyens supplémentaires pour apporter des fonds propres au secteur. L'économie sociale doit également ouvrir une réflexion sur ses statuts. Ils sont complexes et très nombreux en France, particulièrement dans le domaine des coopératives. En outre l'économie sociale ne fait pas assez de prospectives transversales – elle ne se projette pas suffisamment dans le futur, elle n'anticipe pas les besoins de la société. Le secteur devrait aussi se trouver une stratégie globale pour essaimer en milieu urbain – comme il a pu le faire avec succès dans les zones rurales voilà plus de cinquante ans.
Enfin l'économie sociale devrait pouvoir tirer partie de sa présence dans le monde entier. Ce secteur existe sur tous les continents : en Europe de l'Ouest bien sûr, mais aussi à l'Est où l'économie sociale est en pleine renaissance ; on la retrouve en Amérique du Nord, avec de fortes implantations au Québec, mais aussi aux Etats-Unis ; l'économie sociale se redéploie aussi en Amérique latine, par exemple avec Lula ; elle est enfin présente en Asie – depuis plus d'un siècle au Japon – ainsi qu'en Afrique, avec notamment de nombreuses coopératives agricoles. L'économie sociale est mondiale, mais elle n'utilise pas assez cette mondialisation. Ainsi, l'Union européenne nous reconnaît mais nous avons encore beaucoup à travailler avec notamment la Commission européenne...
Que fait le CJDES pour remédier à ces problèmes ?
T. J. : Nous sommes un rassemblement d'environ trois cents militants de l'économie sociale ; nous réfléchissons à l'avenir du secteur, et nous agissons en soutenant des projets innovants : monnaie solidaire, coopératives du temps... Nous avons aussi conçu le bilan sociétal, qui doit permettre à nos entreprises d'évaluer leur impact en matière d'environnement, de citoyenneté, ou encore de solidarité. Nous essayons aussi de faire connaître l'économie sociale auprès des jeunes, des salariés, des élus... Nous sommes même allés au Salon des entrepreneurs ; notre stand a eu un vrai succès ! Quand l'économie sociale se montre, s'explique, elle sait séduire.
Cet article est paru dans Interdépendances n°51 - 4e trimestre 2003.
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