Une initiative de Médecins du monde à Cuba

La prévention autour d'un café

Depuis deux ans à La Havane, les jeunes du quartier de Centro Habana ont un endroit où parler sans complexes de sexualité et du VIH/sida autour d'un verre. Au Café Salud (1), de jeunes promoteurs de santé répondent aux questions que se posent les 15-25 ans sur la maladie et sur les moyens de s'en prémunir. Le tout dans une ambiance amicale et décontractée.

Au cœur de Centro Habana, un des quartiers les plus populaires de La Havane, un café se démarque des autres. Ici, on ne paie qu'en pesos cubains et pas en dollars (2). Mais ce qui le distingue le plus des autres cafés, c'est une vitrine à l'entrée proposant préservatifs et documentations sur le VIH et les infections sexuellement transmissibles (IST). Plus qu'un lieu de restauration rapide, le Café Salud est surtout dédié à l'information sur le VIH/sida et à la prévention par de jeunes promoteurs de santé. Mis en place par Médecins du monde (MDM) avec le soutien du département de promotion et d'éducation pour la santé de Centro Habana, il s'inspire du Café Condom élaboré également par MDM au Vietnam.

Projet novateur pour Cuba, le Café Salud a dû surmonter nombre d'obstacles administratifs avant de voir ouvrir ses portes dans un quartier qui connaît le taux de prévalence du VIH et des IST parmi les plus élevés de La Havane. « Nous avons travaillé plus de deux ans et demi pour réaliser ce projet et convaincre les autorités municipales, souligne Graciela Robert, responsable de la mission Cuba auprès de MDM. Malheureusement, elles n'ont pas l'habitude de ce type de structures, surtout tenues par des jeunes s'adressant à d'autres jeunes. Elles avaient notamment peur des problèmes de violence, d'alcoolisme et que la drogue ne circule. » Fermé par les autorités sanitaires, le café rouvre ses portes en décembre 2002, après plusieurs mois de tergiversations administratives.

La prévention par les pairs

Depuis, les jeunes du quartier ont investi le lieu où ils peuvent se restaurer à des tarifs attractifs comme on en trouve peu dans l'arrondissement. L'ambiance branchée est pour beaucoup dans ce succès. Musique, karaoké, concerts : l'atmosphère n'en est que plus décontractée pour que promoteurs de santé et consommateurs puissent se rencontrer, se mettre en confiance et s'entretenir de la maladie et de ses conséquences. Hormis la vente de préservatifs et la distribution de dépliants, les jeunes consommateurs sont conviés à des vidéos-conférences et des animations culturelles. En dehors de ces temps forts, les promoteurs sortent dans le quartier pour aller à la rencontre des jeunes, leur distribuer des dépliants et des préservatifs, discuter avec eux et les inciter à venir au café.

Une cinquantaine de jeunes bénévoles, se sont investis dans ce projet. Sollicités dans leur collège, lycée ou organisation de jeunesse, ils ont été formés par une équipe d'une dizaine de professionnels de la santé du département de santé publique de la ville. Il s'agit avant tout d'écouter, d'animer et de parler de prévention à un jeune public se sentant préoccupé par le problème du sida et des IST mais en même temps en sachant très peu. Avant d'ouvrir le café, une enquête auprès de 1 100 personnes avait permis de se rendre compte du bien-fondé de l'établissement et sur ce que savaient les jeunes de Centro Habana du sida. L'usage du préservatif, par exemple, n'était pas bien perçu. La plupart ne voyaient pas de risque à ne pas en mettre préférant faire confiance à leur partenaire.

C'est à partir de tous ces clichés que le message préventif a pu être adapté. Les jeunes bénévoles viennent de divers horizons et ne vivent pas tous avec le VIH. « Former exclusivement des éducateurs confrontés à la maladie, comporte à la fois un côté positif et négatif, note Graciela Robert. La mixité me semble plus riche et plus encourageante pour tout le monde. » Séropositifs, issus de familles défavorisées, étudiants ou même travailleurs, le projet leur a permis de se responsabiliser en dédiant un peu de leur temps.

Offrir ses chances à tous

Au sein du quartier, le Café Salud permet aussi de renouer un semblant de tissu social. Outre ses activités de prévention, il offre aux étudiants en école de restauration de poursuivre leur stage de formation en les employant pendant un an. Tout comme les éducateurs, ils reçoivent une courte formation en prévention afin de pouvoir répondre aux questions des consommateurs et faire partie intégrante de l'équipe. Pour fidéliser et motiver ses partenaires, le Café organise des fêtes, des sorties et des repas. Des cours de français et un enseignement en informatique leur sont aussi proposés gratuitement par l'Alliance française et un centre de formation informatique de La Havane. Des voyages d'échange à l'étranger sont aussi prévus.

Depuis quelques années, sous l'impulsion des personnels de santé, la politique de santé publique de Cuba semble s'ouvrir plus largement à ce type d'actions. En 1998, le ministère cubain de la Santé a mis en place, avec la collaboration de Médecins sans frontières (MSF), un centre national de prévention des IST-VIH/sida qui forme des volontaires, des professionnels de santé ou des pairs, afin de sensibiliser plus largement la population. Signe d'ouverture, le centre se tourne en direction de la communauté homosexuelle. Même les sanatoriums (cf. encadré) proposent à leurs patients de devenir promoteur de santé, intervenant dans les lycées, groupements de femmes, lieux de travail, etc. Le temps aura certes été long mais dorénavant, les autorités sanitaires cubaines se sentent rassurées et souhaiteraient ouvrir d'autres Cafés Salud à La Havane et dans le reste du pays.

Olivier Donnars

(1) « salud » signifie « santé » en espagnol.

(2) Le peso cubain est la monnaie nationale officielle utilisée dans les établissements d'Etat. Le dollar, deuxième monnaie du pays, circule dans les établissements touristiques et les grands magasins.1 dollar = 26 pesos cubains.

0 réaction

Réagir à cet article :

Votre nom ou pseudonyme *
Votre e-mail
Url de votre site Web
Votre réaction *
FVKRP
Recopiez le code de validation ci-dessus

Cet article est paru dans Interdépendances n°57 - 2e trimestre 2005.

A lire sur ce thème :

Rédacteurs en chef invités

Photo Eve Chiapello

Eve Chiapello

Photo Pierre Rabhi

Pierre Rabhi

Photo Patrick Viveret

Patrick Viveret

Offres d'emploi

Logo Ressources Solidaires
Retrouvez les annonces de notre partenaire Ressources solidaires

Inscrivez vous à la lettre d'information

Recevez par e-mail les dernières infos d'Interdépendances

 

Mentions légales - Contact - ©2012 - Interdépendances est une publication du Groupe SOS