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Entre urgence et développement durable

250 millions à dépenser : le casse-tête des ONG

Détentrices d'un pactole colossal, les Organisations non gouvernementales (ONG) françaises doivent résoudre une contradiction inédite au lendemain du tsunami. Il leur faut savoir comment bien dépenser pour tous les rescapés. Et pourtant, elles sont sommées d'agir au plus vite...

Scandale : « L'argent du tsunami dort à la banque » ! C'est France-Soir qui l'annonce en titre, dans son édition du 23 mars dernier. Le quotidien sème le doute sur l'action humanitaire : « Les donateurs, qui n'ont jamais été si nombreux et si généreux après une catastrophe, peuvent légitimement se poser la question. Pourquoi donner de l'argent pour les victimes asiatiques et s'apercevoir que cet argent “dort” sur un compte bancaire ? N'y a-t-il pas détournement de dons ? » De fait, les Organisations non gouvernementales (ONG) françaises ont récolté pas moins de 250 millions d'euros pour venir en aide aux rescapés du tsunami. Or, près de six mois après la catastrophe, une bonne partie de cette somme n'a certes pas été dépensée. Par exemple, sur 33 millions d'euros collectés, le Secours catholique n'en a engagé que 6 – et dépensé réellement que 3. De même, Médecins du monde (MDM) a amassé 6 millions d'euros de dons mais n'en a engagé que 1,5. Faut-il en être surpris ? Pas vraiment : si la dévastation a été totale sur les rivages indonésiens ou sri-lankais, il n'est pas facile de savoir comment dépenser ces richesses...

Premier problème pour les associations : les dons des Français peuvent-ils financer autre chose qu'une aide d'urgence ? Médecins sans frontières (MSF) a posé la question près d'une semaine après le tsunami du 26 décembre. En annonçant, à la surprise générale, la suspension de sa collecte pour les rescapés de la catastrophe. En huit jours, l'organisation avait déjà collecté 5 millions d'euros en France, et un total de plus de 40 millions d'euros à travers la planète. Voilà qui était suffisant pour mener des « opérations massives dans les différents pays concernés, comme l'expliquait alors le directeur général, Pierre Salignon. Nous sommes une ONG médicale et ne pouvons nous improviser spécialistes de la reconstruction. Nous n'en avons ni les compétences, ni les capacités. Cela relève d'avantage de l'aide bilatérale d'Etat à Etat ». Justification analogue du président Jean-Hervé Bradol dans Le Monde : « La reconstruction d'une région, d'un pays, cela s'appelle l'aide publique au développement. Cela appartient aux Etats, à la Banque mondiale, au G8. Si l'on demande aux particuliers, qui financent déjà cela à travers leurs impôts, de le faire en plus par leurs dons, il faut quand même le leur préciser très clairement. »

Ce positionnement est partagé, du reste, par les sénateurs Michel Charasse et Adrien Gouteyron, partis sur place pour rédiger un rapport d'information sur « L'aide française aux victimes du tsunami en Indonésie ». Eux aussi estiment que « le “cœur de métier” des ONG réside avant tout dans l'urgence humanitaire, pour laquelle elles seules disposent de la réactivité, de la disponibilité et des nombreuses compétences nécessaires » ; la reconstruction, en revanche, « requiert des moyens financiers et techniques très importants, et obéit à des exigences qui sont bien souvent du ressort de la souveraineté des Etats ».

Facile de dépenser l'argent...

La plupart des associations présentes en Indonésie ou au Sri Lanka réfutent toutefois ce principe. Comme le souligne Jean-Claude Fages, de la Fondation de France, dans le magazine Challenges, « tout ce qui a trait à la communauté villageoise ne peut relever que des organisations non gouvernementales. L'Etat ne prend pas cela en charge ». Et la Croix-Rouge, Action contre la faim, MDM ou encore Care France comptent bien demeurer plusieurs années sur les sites ravagés. Pour reconstruire, précisément, et consacrer une bonne partie des fonds collectés après le 26 décembre pour le développement durable des régions touchées. Reste à savoir comment utiliser convenablement des millions d'euros pour atteindre ce but...

« Il est facile de dépenser l'argent. Mais pour bien le dépenser, c'est une autre histoire... » Philippe Lévêque, le directeur général de Care France, sait que « certaines ONG dépensent n'importe comment. Après le tsuna-mi, des petites associations sont arrivées sans avoir les moyens de rester dans la durée. Alors elles ont cherché à dépenser leurs fonds rapidement, parfois en une semaine. Des sinistrés se présentaient, annonçaient avoir tout perdu ; ils recevaient immédiatement 5 000 dollars... » Bingo.

En revanche, les grandes associations reconnues peuvent prendre le temps de soigner leurs actions. Et la plupart se soucient du développement durable des régions sinistrées. Le Secours populaire soutient des projets de micro-crédits en Inde, Acted paie des pêcheurs pour la reconstruction de bateaux qui seront ensuite confiés à des coopératives... Les aides ne doivent pas avoir d'effets pervers pour les autochtones. Action contre la faim cherche à « redonner une autonomie alimentaire et économique aux populations touchées par le tsunami tout en évitant de créer un assistanat », comme l'explique son président Jean-Christophe Rufin. La Croix-Rouge tient à un « humanitaire durable visant à réinstaller chaque personne meurtrie, blessée, endeuillée, dans des conditions d'autonomie retrouvée ». Solidarité laïque veut aussi développer une « solidarité durable », et le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) une « solidarité dans la durée »...

Des aides parfois inadaptées

Et ces positionnements ne sont pas inutiles. Les dons en nature aux rescapés, par exemple, peuvent être parfaitement inappropriés. Une association s'est ainsi fait remettre par de généreux donateurs des pulls à cols roulés, et même un petit top sexy, pas vraiment seyant pour les jeunes musulmanes d'Indonésie... De même, l'envoi de boîtes de conserve de France ne peut que soulever la méfiance des populations islamiques, incapables de vérifier sur l'étiquette l'absence totale de porc. Autre exemple, la Commission européenne a proposé de livrer de petits bateaux de pêche encore en bon état pour remplacer une partie de la flotte décimée par le tsunami ; le gouvernement indonésien ne s'est pas vraiment montré enthousiaste face à des navires totalement inadaptés aux traditions locales, trop grands, trop chauds et si coûteux à livrer. A l'inverse, en s'approvisionnant sur place, les associations peuvent participer à la relance des économies locales. Bien sûr, les secours médicaux d'urgence doivent pouvoir compter sur leurs propres stocks de scalpels et de seringues. Mais certaines associations(CCFD, Care, etc.) se refusent à expédier de l'aide matérielle. Il reste alors à miser sur des capacités de production rendues malheureusement exsangues. Et voilà qui suppose encore de la patience. Comme le note la Croix-Rouge, « le Sri Lanka dispose aujourd'hui d'une capacité de construction de 5 000 maisons par an, alors que le relogement des victimes impose d'en rebâtir 100 000 »... La reconstruction des bateaux de pêche est également problématique. Care France tient à éviter une déforestation massive et cherche donc à promouvoir le recours à des coques en plastique, plutôt qu'en bois. Il faudra plusieurs années avant de reconstituer les flottes...

L'autre difficulté pour les associations est de parvenir à s'insérer harmonieusement dans des régions touchées. Pas évident, compte tenu de l'afflux sans précédents de personnels humanitaires. On a compté près de 400 ONG au Sri Lanka et autant en Indonésie... La coordination de tous ces intervenants a souvent fait défaut. Cependant, la plupart des organisations reconnues s'efforcent de travailler avec des correspondants locaux. Le Secours catholique s'appuie ainsi sur les membres du réseau Caritas ; Solidarité laïque œuvre avec la Confédération des enseignants sri-lankais, par exemple ; la Fondation de France finance systématiquement des projets qui s'adossent sur des associations locales... Comme l'explique Handicap international, « un enjeu essentiel du bon fonctionnement de l'aide est la prise en compte des compétences des structures locales. N'oublions pas que ce sont les acteurs locaux qui sont garants du développement à long terme... ». De même, le CCFD souligne que « les associations locales partenaires sont les mieux placées pour évaluer les besoins et discerner les enjeux ». Or, ce souci de travailler avec les organisations régionales peut parfois ralentir l'action. Comme le note Philippe Lévêque, « nos correspondants locaux du réseau Care ont vu soudain leur activité multipliée par dix : ils sont débordés, et nous, nous veillons à ce que l'argent soit bien dépensé. Dès lors, les communications ne sont pas toujours faciles ».

De plus, les grandes organisations doivent travailler avec les autorités locales. Comme l'explique la Croix-Rouge, « seul l'Etat est habilité à définir les zones constructibles, piloter le redémarrage économique et rendre cohérente la réhabilitation des structures de base » telles que les hôpitaux, ou les écoles. Mais si les Etats sont bien structurés en Inde ou en Indonésie, la catastrophe a bien sûr désorganisé les services publics. Dans la région de Banda Aceh, littéralement rasée, il est encore impossible de savoir où reconstruire : le cadastre a disparu. Jakarta n'en a aucune copie et le gouvernement doit donc encore réaffecter les terrains aux différents propriétaires. En outre, les bureaucraties locales peuvent souvent entraver l'avancée des projets. Enfin, la présence de guérillas dans des régions sinistrées du Sri Lanka ou d'Indonésie n'a pas facilité le travail des associations. Le Parlement de Jakarta n'a levé qu'en mai dernier l'état d'urgence instauré dans la région d'Aceh en 2004...

Une transparence indispensable

Les associations doivent donc se faire patientes, prudentes, rigoureuses. Mais voilà : elles ont pourtant à gérer une pression inédite. L'œil des médias n'a pas quitté les rescapés du tsunami, et la lenteur des reconstructions peut a priori choquer les donateurs. Philippe Lévêque le confirme : « Nous n'avons jamais eu autant de dons, autant de médiatisation. Du coup, nous ressentons une pression inhabituelle à engager les fonds collectés. » Même constat au Secours catholique, d'après le directeur de l'Action internationale Daniel Verger : « Nous savons par sondage que les donateurs veulent des résultats rapides. Toutefois, ils comprennent que nous sommes là dans la durée. Dans les délégations du Secours catholique, quand nous rendons compte de nos actions et que nous expliquons qu'elles ne sont pas si simples, les donateurs nous comprennent, avec une grande maturité. »

Plus que jamais, les associations doivent donc rendre des comptes ; elles multiplient les bilans, les dossiers de presse, les témoignages. Souvent exténuées par six mois de missions auprès des rescapés du 26 décembre, elles doivent, en plus, se justifier sans cesse devant les téléspectateurs-donateurs : non, leur compassion ne peut pas être apaisée par un simple virement par Internet. Il faut du temps pour reconstruire. Et le développement durable est, somme toute, assez peu télégénique.

Olivier Bonnin

Aux origines de l'aide internationale

Des associations apparues dès 1859

La première association de solidarité internationale est née sur un champ de bataille. En 1859, à Solferino, les armées de France et de Piémont-Sardaigne combattent les Autrichiens : on compte près de 40 000 morts. Le banquier suisse Henry Dunant découvre la boucherie. Le soir même, avec l'aide de villageois, il tente d'organiser des premiers secours pour les blessés des deux camps. Il tirera de cette expérience un récit retentissant en Europe, Un souvenir de Solferino, avant de jeter les bases en 1863 d'un Comité international de la Croix-Rouge, une organisation neutre pour les victimes de guerre. Dès le départ, la solidarité internationale naît donc en prenant l'opinion à témoin... Elle bouscule aussi d'emblée les relations internationales, puisque Henry Dunant obtient la signature de la première Convention de Genève, dès 1864.

Les tragédies du XXe siècle feront émerger bien d'autres associations. Oxfam naît en 1942 au Royaume-Uni pour aider les Grecs menacés par la famine ; aux Etats-Unis, Care est fondée en 1945 pour envoyer des colis d'aide alimentaire aux Européens ; l'émergence d'un tiers-monde misérable mène au Comité catholique contre la faim et pour le développement, dès 1961.

Mais en 1967, les images télévisées des enfants affamés de la guerre du Biafra déclencheront un « nouveau Solferino », comme l'écrit l'humanitaire Jean-Christophe Rufin. La médiatisation du « génocide » mobilise alors les opinions, mais permet aussi de promouvoir l'indépendance du Biafra, et surtout de son pétrole – et servir, ainsi, des intérêts français... Dès 1971, Bernard Kouchner et d'autres déçus de la Croix-Rouge fondent donc, avec des journalistes, Médecins sans frontières (MSF), qui se veut plus indépendante des Etats.

Ce « sans-frontiérisme » mène à la création d'Action internationale contre la faim par des intellectuels français, en pleine guerre d'Afghanistan ; Médecins du monde est fondée en 1980 par Bernard Kouchner et d'autres dissidents de MSF, pour aider les boat-people vietnamiens, avec le concours de journalistes ; dans les années 1980, Bob Geldof ou Renaud secourent l'Ethiopie à coups de disques d'or, mais l'aide humanitaire est finalement détournée par le dictateur Mengistu... Cette nouvelle phase de l'action humanitaire est ainsi marquée par un recours accru aux médias, mais aussi par des risques de manipulations nouveaux.

La multiplication des confrontations avec les dictatures aboutit alors à l'émergence d'un nouveau concept, en 1987 : le « droit d'ingérence » humanitaire. Pour Bernard Kouchner, notamment, la protection des civils doit passer avant la « théorie archaïque » de la souveraineté des Etats... Et dans le même temps, des associations de plaidoyer mobilisent les opinions contre des gouvernements – sur les pas d'Amnesty international. En plus d'un siècle, les associations de solidarité internationale auront donc dépassé leur neutralité originelle pour remettre en question la souveraineté des Etats, en s'appuyant, toujours plus, sur les médias...

O. B.

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Cet article est issu du dossier L'aide internationale après le Tsunami - Le casse-tête des ONG paru dans Interdépendances n°58 - Juillet 2005.

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