Les autres causes humanitaires inquiètes

La générosité se noit-elle dans le tsunami ?

Les associations françaises ont été surprises par l'énorme vague de générosité des Français du début d'année. Mais aussi préoccupées : les autres causes humanitaires risquent-elles de manquer de financements en 2005 ?

C'est un autre raz-de-marée. Gigantesque, spectaculaire aussi, mais celui-ci s'est abattu sur les associations françaises. La vague de générosité des Français, après la catastrophe du 26 décembre, a stupéfait les organisations humanitaires. Celles qui interviennent dans les pays touchés par le tsunami ont récolté pas moins de 250 millions d'euros en cinq mois – d'après un calcul récent de l'hebdomadaire La Vie. Les cinq premiers récipiendaires de cette générosité sont la Croix-Rouge française, avec 105 millions d'euros, suivie par le comité français pour l'Unicef (50 millions), le Secours catholique français (33 millions), la Fondation de France (15 millions) et Action contre la faim (12 millions).

Et si les donateurs français ont été généreux pour les victimes du tsunami, ils ont aussi été particulièrement nombreux. Près d'un adulte sur deux aurait envoyé de l'argent pour les rescapés de la catastrophe – c'est la conclusion de deux sondages réalisés pour deux agences de conseil aux associations. Bien sûr, certains se sont limités à l'envoi d'un texto – et ceux-ci seraient de 15 à 16 % des donateurs, selon ces sondages d'Opinion Way pour Optimus, et du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie (Cerphi) pour la société Non Profit. En outre, une bonne partie de ces Français mobilisés par le tsunami ont fait ici le tout premier don de leur vie. Pour Optimus ces « primo-donateurs » représenteraient 12 % du total. Et selon Non Profit, qui a aussi interrogé des adolescents d'au moins 15 ans, pas moins de 26 % des donateurs n'avaient jamais adressé d'argent à une organisation non gouvernementale (ONG) auparavant. En somme, ce sont désormais huit Français sur dix qui ont donné au moins une fois dans leur vie. Ils n'étaient que sept avant le 26 décembre...

Comment le drame du tsunami a-t-il pu provoquer un tel élan de générosité ? Bien sûr, l'ampleur de l'événement suffit à éveiller la compassion. Le raz-de-marée a tué pas moins de 217 000 personnes, et sinistré des millions d'habitants de part et d'autre de l'Océan indien, de l'Indonésie jusqu'à la Somalie. Toutefois le VIH/sida tue chaque année près de 3 millions d'êtres humains sur terre, sans que les associations de lutte contre la pandémie soient submergées par les dons... C'est que le tsunami avait des caractéristiques propres à éveiller une forte émotion : une catastrophe soudaine, extraordinaire ; un sinistre survenu au lendemain de Noël ; une vague qui emporte des populations souvent vues comme sympathiques ainsi que des touristes européens en nombre ; un drame spectaculaire filmé en direct par des centaines de caméras amateurs, et retransmis massivement par les médias ; une crise humanitaire qui peut désormais compter sur les textos et Internet pour la collecte de fonds ; un événement qui provoque une émulation au don comparable à l'esprit du Téléthon...

« Une micro-crise individuelle de masse »

Autant d'ingrédients qui ont pu jouer leur rôle pour éveiller la compassion. Mais le don a pu avoir d'autres ressorts encore. L'agence Wei Opinion a mené une étude qualitative auprès de 25 donateurs de l'après-tsunami. Et elle avance une analyse originale de cette mobilisation. Dans les premiers jours postérieurs à la catastrophe, les médias ont rendu compte du tsunami brutalement, avec des images d'amateurs « abruptes », des informations « parcellaires » ; ce qui a pu fragiliser psychologiquement le public : « Il ressentait visuellement l'horreur sans pouvoir ni la sublimer, ni la circonscrire dans une perception construite rationnellement par l'information. » Alors, à mesure que les médias ont pu informer de l'ampleur inédite de la catastrophe, les individus ont bientôt été renvoyés à leurs propres vulnérabilités dans la société moderne – « les corps emportés comme des fétus de paille, des vies qui basculent brusquement de l'insouciance dans l'horreur, les familles qui chavirent dans la mort : le tsunami en changeant d'échelle devient alors la métaphore de cette impuissance que chacun ressent de plus en plus fort en lui-même ». Wei Opinion ose ainsi parler de « micro-dépression individuelle vécue collectivement »... Voilà qui aurait en tout cas poussé tant de Français à donner compulsivement et immédiatement, notamment par SMS et Internet, pour se libérer de cette « micro-crise individuelle de masse »...

Mais si toute cette générosité a impressionné les associations, elle a aussi fini par les préoccuper. Les effrayer. Après tout, cet argent versé par des particuliers n'allait-il pas manquer à d'autres causes ? L'aide à l'Afrique, la lutte contre le sida ou la protection de l'environnement n'allaient-ils pas peiner à récolter des fonds en 2005 ? Déjà en février, le Programme alimentaire mondial (PAM) pouvait renforcer ces craintes associatives. Les dons faits à l'agence des Nations unies pour ses opérations en Afrique avaient chuté de 21 % en janvier, comparativement à janvier 2004. Le PAM vit essentiellement de contributions volontaires des Etats ; le tsunami a donc bel et bien vidé les caisses de la générosité publique. James Morris, le directeur du PAM, lançait même cet avertissement : « Le défi auquel nous sommes confrontés est de nous assurer que “l'effet tsunami” n'a pas de consé-quences en Afrique, enlevant des fonds aux opérations humanitaires sur le continent africain et faisant des victimes soudanaises, angolaises ou libériennes. »

Voilà qui pouvait d'ailleurs éveiller une autre crainte pour les associations françaises. L'Etat français a contribué aux opérations de secours, à hauteur de 22 millions d'euros pour la seule phase d'urgence. Et la profusion de dons des entreprises et des particuliers imposables va représenter un manque à gagner dans le prochain budget de l'Etat. Tous ces dons seront en partie déductibles dans les déclarations des revenus de 2004, puis de 2005... Vu le zèle gouvernemental à sabrer impôts et dépenses publiques, ne faut-il pas craindre de nouvelles coupes dans les financements des associations œuvrant en France contre les exclusions sociales, pour l'environnement ou la culture ?

Les donateurs n'ont pas disparu

En attendant, plusieurs mois après le tsunami, les associations ont au moins un motif de soulagement. Les donateurs n'ont pas disparu. Ils continuent à soutenir d'autres causes. Au Sidaction, la directrice de la collecte, Frédérique Camize, est rassurée : « On craignait fortement une baisse des dons. Mais a priori il n'y pas eu d'effet tsunami ici. Nos donateurs habituels sont restés, et le dernier Sidaction du mois d'avril a bien fonctionné, avec 5 millions d'euros de promesses de dons. Je pense que l'annonce de la mort de Jean-Paul II en pleine émission nous a fait beaucoup plus de mal. Elle nous a peut-être enlevé quelque chose comme 700 000 euros... » Encore une fois, Karol Wojtyla n'aura pas servi la lutte contre le sida.

Ici et là, les associations affichent le même constat : pas de baisse des dons à l'Association des paralysés de France, ni chez Greenpeace, pas plus qu'aux Restos du cœur, ou à l'Association française contre les myopathies – où les promesses de dons du Téléthon de décembre 2004 ont finalement été dépassées, début 2005, par la somme effectivement collectée, d'un montant record de 104,7 millions d'euros...De même, de grandes associations françaises, directement engagées auprès des victimes du tsunami, disent ne pas avoir perdu de donateurs pour leurs autres combats. Par exemple, si le Secours catholique a pu collecter 33 millions d'euros pour aider les rescapés, l'association n'en a pas moins vu les dons non affectés à une cause particulière progresser de 14 % en janvier 2004 par rapport à l'an passé. A la Fondation de France, pas d'inquiétude non plus pour les autres secteurs soutenus, « même s'il faudra attendre la fin de l'année » fiscale avant de pouvoir faire un bilan de 2005, comme le souligne Sylvie Anger, la responsable du département Partenariats et ressources. De son côté, MSF semble parvenir à réaffecter son trop-plein de dons à d'autres terrains africains (cf. encadré p. 15).

Certes, d'autres organisations ne partagent pas ce soulagement. Fin janvier, la Fondation Raoul-Follereau a lancé une campagne pour recruter de nouveaux donateurs : « Nous avons collecté 20 % de moins que ce que l'on espérait – et que ce qu'on avait eu l'an dernier, reconnaît le secrétaire général Thierry de la Brosse. En revanche, au même moment, la fidélisation de nos donateurs déjà recrutés a bien fonctionné. Je pense donc que nous avons subi un petit contrecoup du tsunami, mais moins que ce que l'on craignait. » En attendant, cette fondation de lutte contre la lèpre a préféré reporter à septembre sa nouvelle campagne de recrutement initialement prévue en mars...

Recul analogue à la Fondation abbé-Pierre : « Cinq mois après le tsunami, les dons semblent tout juste commencer à revenir à la normale, constate Blandine Brunet, responsable du marketing, de la collecte et du mécénat. Effectivement, il a été difficile de trouver de nouveaux donateurs cet hiver. Et ceux qui nous sont fidèles ont souvent choisi de reporter leurs dons à plus tard. Beaucoup d'entre eux sont peu aisés, ou ont connu la précarité... » De même, si Care France a pu collecter la somme de 1,5 million d'euros pour aider les rescapés du tsunami, elle a vu les dons chuter pour ses actions en Roumanie ou en Haïti. La générosité des Français peut donc avoir été sélective. Et priver certaines causes de financements pour 2005.

Emulation

Mais globalement, à l'agence de conseil aux associations Excel, le président Eric Dutertre en est persuadé : « Un événement comme le tsunami crée ce qu'on appelle une bulle de générosité : les Français sortent leur chéquier pour faire un don, et puis cela crée une sorte d'émulation, ils se mettent à donner aussi pour d'autres causes. Bien sûr, certains donateurs n'ont pas les moyens d'en faire plus. Mais dans la vingtaine d'associations pour lesquelles nous travaillons, nous constatons une petite augmentation des dons sur les cinq premiers mois de 2005, toutes causes confondues. La seule interrogation est de savoir si les dons ne vont pas se ralentir à la fin de l'année. »

Ce qui donnerait donc raison à la présidente de l'AFM, Laurence Tiennot-Herment : « La générosité des Français s'additionne, elle ne se soustrait pas. » Il est vrai que le succès du Téléthon n'a jamais semblé tarir les bonnes volontés ; chaque année, avec une régularité impressionnante, la collecte pour les myopathes représente assez exactement 5 % du total des dons déclarés au fisc, comme l'a montré le Cerphi. Au Sidaction, Frédérique Camize confirme : « Le Téléthon n'a pas nui aux autres collectes, globalement il a servi à développer la générosité des Français. » La profusion de dons pour l'Asie du Sud-Est pourrait donc, à son tour, avoir éduqué à l'altruisme et poussé à soutenir d'autres causes... Les deux sondages d'Optimus et de Non Profit semblent d'ailleurs confirmer cet espoir. Pour le premier, 44 % des donateurs occasionnels et primo-donateurs déclarent avoir l'intention de donner en 2005 pour d'autres causes. Et 92 % des donateurs réguliers disent vouloir donner en 2005 autant que d'habitude aux organisations qu'ils soutiennent. D'après le Cerphi, 90,8 % des nouveaux donateurs pensent pouvoir refaire un don à l'avenir, pour une situation d'urgence exceptionnelle (65,5 %) ou même pour d'autres causes (41,8 %).

Voilà qui peut donc rassurer les associations. Si certaines ont pu ressentir une légère baisse des dons en début d'année, le tsunami semble avoir fait émerger toute une nouvelle génération de donateurs. Et il a élevé Internet et les textos au rang de nouveaux outils de collecte de fonds. Après l'Ethiopie, le Rwanda ou Mitch, le raz-de-marée du 26 décembre aurait au moins eu cet effet positif : faire progresser la générosité en France.

Olivier Bonnin

0 réaction

Réagir à cet article :

Votre nom ou pseudonyme *
Votre e-mail
Url de votre site Web
Votre réaction *
7KK5W
Recopiez le code de validation ci-dessus

Cet article est issu du dossier L'aide internationale après le Tsunami - Le casse-tête des ONG paru dans Interdépendances n°58 - 3e trimestre 2005.

A lire sur ce thème :

Rédacteurs en chef invités

Photo Pierre Rabhi

Pierre Rabhi

Photo Patrick Viveret

Patrick Viveret

Offres d'emploi

Chaque trimestre, découvrez dans le magazine papier des offres d'emploi dans le secteur de l'économie sociale et solidaire.

Annonceurs, publiez vos offres d'emploi

Inscrivez vous à la lettre d'information

Recevez par e-mail les dernières infos d'Interdépendances

 

Mentions légales - Contact - ©2010 - Interdépendances est une publication du Groupe SOS