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Témoignage : Médecins du monde

« Nous ne devons pas créer de manque à notre départ »

Le lendemain de Noël, les radios et les télévisions annonçaient un raz-de-marée sur les rivages de l'Océan indien. Dès le 29 décembre, une première équipe de Médecins du monde arrivait en Indonésie. Comment une association humanitaire travaille-t-elle dans ces conditions d'urgence ? Comment aider les victimes ? Thomas Durieux, le responsable du département des urgences à MDM, raconte sa course contre la montre.

Les catastrophes naturelles ne représentent généralement pas plus de 5 % des situations d'urgence qui se présentent chaque année. Nous intervenons bien plus souvent dans des situations de conflits. Les catastrophes naturelles ont cette particularité : elles impliquent que nous accédions à la zone touchée dans les plus brefs délais. En effet, l'aide médico-chirurgicale doit être disponible dans les soixante-douze heures. La médecine générale, elle, est relativement moins urgente. Et pour cela, il faut être bien informé, et pouvoir évaluer l'ampleur des dégâts. Cela n'est pas toujours évident. Le lendemain du tsunami on parlait de 10 000 morts, on était très loin du bilan définitif...

La deuxième difficulté est de savoir envoyer les bonnes équipes et le bon matériel... Médecins du monde (MDM) existe depuis vingt-cinq ans, nous sommes désormais rodés pour ce type d'opération. Dès le démarrage de nos missions, nous envoyons systématiquement 5 à 10 personnes. Et nous expédions des kits médicaux – comme par exemple le kit « 10 000 - 3 mois », qui peut couvrir les besoins médicaux de 10 000 personnes pendant trois mois. Dès l'arrivée, une partie de l'équipe commence à soigner, tandis qu'une autre affine l'évaluation des dégâts. On peut alors compléter le dispositif, éventuellement.

Troisième difficulté, accéder au terrain sinistré. Chez MDM, nous recourrons au fret aérien complet : nous affrétons nous-mêmes un avion, car après une catastrophe naturelle, les lignes régulières manquent souvent pour atteindre la zone touchée. Une fois sur place, il faut encore atteindre le lieu où nous allons intervenir. Nous avons pu rallier rapidement Banda Aceh, en Indonésie. Mais pour rejoindre ensuite la côte Ouest de Sumatra, nous ne pouvions pas compter sur la route du littoral, devenue complètement impraticable ! La seule solution était de voyager par hélicoptère. Et il nous a fallu une semaine avant d'en trouver... Il était alors trop tard pour assurer les soins d'urgence. Nous pouvions au moins proposer des soins de médecine générale.

Il faut alors s'installer. Le logisticien de l'équipe est chargé de mettre en place une « base vie ». Il doit trouver aussi l'eau potable, l'électricité, etc. Les médecins, eux, ne doivent avoir qu'à soigner. Dans un premier temps, ils identifient une zone où un minimum de docteurs pourra soigner un maximum de gens. Il faut évaluer les besoins, ainsi que leur couverture par d'éventuelles autres associations. Cela dit, la plupart du temps, nous sommes parmi les premiers à débarquer.

A chaque fois, nous identifions où était localisée la structure médicale de la région et nous nous installons au même endroit, dans la mesure du possible. Nos équipes cherchent alors à se substituer aux soignants locaux. Eux aussi ont été touchés par la catastrophe. Mais dans un second temps nous travaillons avec eux. Soit l'Etat les paie et nous les assistons, soit nous les embauchons directement. En somme, nous essayons à chaque fois de reproduire la structure médicale qui était en place avant la catastrophe. Nous ne devons pas créer de manque à notre départ !

La situation était particulière à Banda Aceh. Au moment du séisme, les soignants ont afflué à l'hôpital pour pouvoir secourir les victimes. Puis le raz-de-marée qui a suivi le tremblement de terre a emporté le bâtiment. Plus de la moitié des soignants ont été tués...

Une fois installés, nous entrons en contact avec les autorités sanitaires du pays. Nous nous mettons à leur disposition. C'est à eux de faire la coordination des moyens médicaux. Encore aujourd'hui, celle-ci n'est pas très satisfaisante. On voit certaines organisations proposer des massages aux rescapés de la catastrophe (1)... Des personnes pleines de bonne volonté s'improvisent soudain humanitaires... Mais avec les autres associations reconnues, nous coopérons bien. Nous sommes tous un peu du même milieu, nous nous connaissons, et si les sièges peuvent avoir des prises de position un peu différentes, sur le terrain, nous nous aidons.

L'Etat a annoncé qu'il allait sélectionner les ONG autorisées à demeurer sur le terrain. Nous devrions rester, a priori. Nous avons planifié nos actions jusqu'à la fin de l'année, en Indonésie comme au Sri Lanka. Nous avons plusieurs projets : équiper et former le service de médecine interne et le laboratoire de l'hôpital de Banda Aceh, former des infirmiers, reconstruire des centres de santé, ou encore sensibiliser à la santé mentale...

Témoignage recueilli par O. B.

1. L'Eglise de scientologie par exemple.

Médecins sans frontières

Opération désaffectation

Problème : que faire d'un pactole de 105 millions d'euros rassemblés pour les victimes du tsunami, quand il ne coûtera que 25 millions pour les aider ? C'est le casse-tête paradoxal de Médecins sans frontières (MSF), qui a choisi de limiter ses dépenses aux seuls secours médicaux d'urgence. La solution retenue par la section française de l'organisation, comme par ses pairs d'Allemagne, du Canada ou de Hong Kong, porte un nom : la désaffectation. MSF s'est résolu à demander à ses donateurs s'ils acceptaient que leur aide serve finalement à d'autres causes humanitaires. Par souci de transparence et d'honnêteté, l'organisation compte bien obtenir leur accord, avant d'utiliser leurs dons sur d'autres terrains.

Dès la fin avril, l'organisation française a donc dû écrire aux donateurs de l'après-décembre. Et ils sont 80 000... L'opération a donc un coût. Certains ont pu être sollicités par courriel, d'autres l'ont été par courrier, et au total, la responsable de la collecte, Ann Avril, estime à près de 10 000 euros le coût de cette désaffectation. « C'est la solution la moins chère pour garantir notre honnêteté »... Pour quel bilan ? MSF France avait collecté, pour sa part, plus de 9 millions d'euros pour les rescapés du tsunami. Fin mai, l'association avait obtenu les accords exprès de 11 000 donateurs – soit près d'1 million d'euros prêts à être réaffectés. En revanche, près de 500 personnes ont demandé à ce que leurs dons servent bel et bien aux victimes du raz-de-marée. Enfin, 5 généreux donateurs ont souhaité être remboursés... Voilà 200 euros de perdus pour MSF. Certains ont également manifesté de la mauvaise humeur. « Mais globalement les réactions ont été assez positives, estime Ann Avril. Du reste cette suspension de la collecte par MSF n'a pratiquement pas entraîné de débat en Belgique, en Italie ou encore aux Etats-Unis... »

Restent toutefois plus de 68 000 donateurs encore sans voix. MSF compte bien les solliciter de nouveau. Mais l'association l'a déjà annoncé : les donateurs qui ne se seront pas manifesté au 31 août seront considérés comme d'accord pour la réaffectation. MSF pense donc pouvoir engager ces fonds dès septembre, au Niger, au Darfour, ou encore pour les personnes touchées par le VIH. Et Handicap international offre déjà un exemple encourageant de désaffectation. Jusqu'en mars, l'association a sollicité 90 000 de ses donateurs : 93 % d'entre eux ont accepté que leur don soit mutualisé et serve à d'autres missions...

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Cet article est issu du dossier L'aide internationale après le Tsunami - Le casse-tête des ONG paru dans Interdépendances n°58 - Juillet 2005.

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