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Pour une autre image du SDF

Le SDF aujourd'hui n'est plus seulement celui dont la vie se donne à voir dans la rue. Cet état s'est tellement diversifié, que l'on ne voit plus comment appréhender la totalité de la population concernée, ni en cerner l'identité. Les différents modes d'entrée dans cette situation, passages accidentels, situations plus ou moins durables, sans oublier le cas de ceux qui n'ont pas perdu leur domicile mais qui n'ont jamais pu en « constituer » un, « le cas des demandeurs d'asile », conditionnent souvent les modes de sorties possibles. Notre délimitation du SDF est donc immanquablement artificielle.

Si le SDF est majoritairement un homme, le nombre de femmes, de jeunes et d'enfants (les familles) augmente. Il peut être sans abri, vivre chez un tiers, en centre d'hébergement d'urgence, en CHRS (Centre d'hébergement et de réadaptation sociale) ou en hôtel dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence. Une quantification exacte des SDF est impossible. Mentionnons seulement qu'une enquête de l'Insee sur une semaine de janvier 2001 comptabilisait 63 500 adultes et 16 000 enfants, privés d'un domicile, « usagers des services d'aide ». L'ensemble « SDF », renfermant de multiples catégories aux contours flous, où seules les personnes vivant à la rue et hébergées en centre ou en hôtel sont retenues, ne correspond donc qu'à une statistique.

Mais l'appellation « SDF », et l'image dégradante qui y est associée, n'est en fait qu'une commodité de langage. Elle ne correspond à aucune réalité, mais à un point de vue sur une diversité de situations appréhendées comme un tout. Il est temps de considérer ces hommes et ces femmes dans leur individualité et dans leur intégrité physique, morale et sociale, d'abolir la représentation commune du SDF, synonyme d'attente « quasi carcérale », au profit d'une autre, représentant des individus en route pour un nouveau départ. Poursuivre cette utopie, c'est refuser d'associer systématiquement une caractéristique à un échec total. C'est lutter pour que l'attente ne soit plus ce qui distingue fatalement cette population. S'il est vrai qu'une perte de croyance et de confiance généralisée, qu'un degré avancé d'épuisement et de perdition sont les causes majeures d'arrivée dans les positions de SDF, elles sont aussi les obstacles aux sorties. Il est primordial que nos hébergés ne soient plus perçus comme statutaires « SDF », ni par eux-mêmes, ni par les autres.

Quelles conséquences pour nos centres ? La qualité de vie interne doit participer du travail social réalisé, pour former un tout avec lui. Le but est que les usagers deviennent à nouveau acteurs de leur vie. Ils doivent donc pouvoir l'être aussi pour ce qui constitue la vie des centres. La qualité de vie vise ainsi la revalorisation et la reconstitution de la personne, afin de restituer cette confiance en soi et en les autres, cette dignité perdue.

Notre action consiste alors à dépasser le simple hébergement et à viser l'humanité nécessaire pour favoriser « l'envie de bonheur ». Héberger dans le beau pour ne pas donner honte d'y résider ; constituer de véritables lieux de vie, à l'intérieur desquels collectivité rime avec chaleur et gaieté ; favoriser l'expression, l'accès aux loisirs, à la culture, à la connaissance scolaire mais aussi à la connaissance de l'autre en valorisant les différences de cultures, sont quelques-uns des buts primordiaux à atteindre. L'entraide ou le partenariat avec des structures appartenant à ce qui ne doit plus être le monde « extérieur », mais aussi la rencontre avec des intervenants au sein des centres, sont alors nécessaires à la socialisation. Une structure qui s'ouvre au monde extérieur offre ce monde à ses usagers.

Si nous ne faisons que gérer les défi- ciences et les contradictions d'un système qui crée en partie l'exclusion, il ne nous est pas interdit de croire que nous sommes les acteurs potentiels d'un réel changement et de militer en faveur de l'abolition de l'absurde. Si le SDF se caractérise par une inadaptation au monde extérieur et donc par un repli sur soi, notre rôle est donc de le lui servir pour le lui ouvrir.

Frédéric Foret

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Cet article est paru dans Interdépendances n°49 - Avril 2003.

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