Précarité et accès au logement

Un dispositif bloqué

De nouvelles franges de populations se retrouvent à la rue et gonflent la demande en hébergements d'urgence. Si des crédits croissants sont consacrés à ces derniers, les blocages de l'ensemble du dispositif, de l'urgence à la réinsertion, les condamnent à être sans cesse ravalés par la lame de fond de l'urgence, avec peu d'espoir de s'en sortir.

Couché à deux heures du matin, à côté d'un autre décidé à faire du bruit, l'homme repart travailler le lendemain à six heures. Son travail l'aide à conserver un semblant d'équilibre, mais le recours aux centres d'hébergement d'urgence l'épuise. Ces « travailleurs pauvres » sont emblématiques de la crise du logement qui sévit en France et, plus qu'ailleurs, en région parisienne. Les loyers du parc privé, très élevés, restreignent considérablement l'accès au logement des personnes les plus défavorisées et intensifient une concurrence déjà âpre pour accéder à des logements sociaux qui se construisent peu. Avec un bas salaire et des circonstances aggravantes (rupture conjugale, impossibilité pour une raison ou une autre d'avoir recours à l'hospitalité familiale ou amicale), ils sont de plus en plus nombreux à devenir sans domicile fixe (SDF) tout en travaillant. Selon une étude de l'Insee (1), à Paris, 35 % des SDF déclaraient en 2001 avoir une activité professionnelle contre 26 % en province. Il y a quelques années, ils auraient au moins trouvé une chambre de bonne à louer ; aujourd'hui, ils se retrouvent à la rue.

Les travailleurs pauvres font partie de ces nouvelles populations rencontrées dans les circuits de l'hébergement d'urgence. Avec eux, un nombre croissant de jeunes de moins de 25 ans (ils représentent un quart des appels du 115), de femmes seules ou avec enfants, et d'étrangers – demandeurs d'asile qui n'ont pas obtenu de place en Centres d'accueil pour les demandeurs d'asile (Cada), déboutés du droit d'asile (de plus en plus nombreux, dans un contexte de durcissement de la procédure) ou autres sans papiers. Le faible accès des demandeurs d'asile aux Cada tient lui-même à une création insuffisante de places, mais aussi, là encore, à la crise du logement qui maintient des personnes ayant obtenu le statut de réfugié dans ces centres qui devraient bénéficier aux nouveaux demandeurs.

Sortir de l'urgence

L'arrivée de ces nouveaux publics a considérablement accru le besoin en places d'hébergement d'urgence. Bien que les capacités des dispositifs aient été renforcées pour accompagner cette demande, elles demeurent insuffisantes et obligent certaines personnes à dormir dans la rue ou des femmes victimes de violences conjugales à retourner au domicile familial. Ainsi, précise le 10e rapport du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (2), à Paris, « l'État s'efforce d'offrir un hébergement hôtelier lorsqu'il y a des enfants, mais 56 % des demandes d'hébergement des isolés restent non satisfaites ». En outre, les acteurs de l'hébergement d'urgence constatent avec désespoir que la structuration actuelle des dispositifs d'urgence et leur articulation avec ce qu'on appelle la post-urgence et le logement en général conduisent de nombreuses personnes à demeurer durablement dans l'urgence, passant de centre en centre, sans jamais arriver à déboucher sur un hébergement durable. « L'hébergement d'urgence est géré comme un hébergement de crise : alors que les besoins sont permanents, il y répond en grande partie par la simple mise à l'abri en hôtel ou dans des lieux d'accueil précaires ; ses structures, les mieux armées pour accompagner vers l'insertion (CHRS, etc.), s'adressent à un public de plus en plus sélectionné », continue le rapport.

Tout en bas de l'échelle, les grands exclus n'ont accès à aucune perspective. Mais ils ne sont pas les seuls à demeurer dans cette impasse. Gaëlle Tellier, chef de service du dispositif d'urgence du Groupe SOS, explique que le calvaire du relogement commence avec les populations les plus aptes à l'insertion : « À l'hôtel du Marais, qui est une structure classique d'hébergement d'urgence, nous recevons notamment des travailleurs pauvres et nous leur proposons d'engager un travail d'accompagnement social. Mais, même pour ces personnes les moins désocialisées parmi celles que nous accueillons, et qui sont désireuses de ne pas rester à la rue, nous rencontrons d'extrêmes difficultés pour trouver des solutions de sortie, tant les places sont rares dans les structures plus pérennes. Autant dire que la mission est quasiment impossible pour les autres ! »

Un blocage qui fait boule-de-neige : moins les logements privés et sociaux sont accessibles, moins il est possible pour les structures d'insertion, de type CHRS, d'aider les personnes accueillies à se reloger. D'où un allongement des durées de séjour, qui empêche d'autres demandeurs d'accéder à ces hébergements et les contraint à demeurer dans l'urgence.

La précarité, un choix politique ?

Si la crise du logement est évidemment en cause, Sylvie Guichard, responsable de la délégation nationale aux actions sociales de la Croix-Rouge, dénonce aussi le faible développement des dispositifs d'insertion : « Les crédits des Ddass pour financer l'urgence augmentent ; ceux qui concernent des structures plus pérennes stagnent. C'est un choix politique. Il manque une vraie volonté de développer des réponses à plus long terme. » À ce titre, les budgets faramineux consacrés au paiement de chambres d'hôtels, dans le cadre du dispositif généraliste et du dispositif consacré aux demandeurs d'asile, sont significatifs : en 2004, 17 000 places d'hôtels ont été financées. L'argument consistant à dire que le recours à l'hébergement hôtelier, en tant que variable d'ajustement, permet à l'État de ne pas mobiliser des moyens permanents pour une situation ponctuelle, ne tient plus face à de tels chiffres : on n'est plus dans le ponctuel, mais on privilégie des solutions temporaires, sans véritable prise en charge de leurs bénéficiaires.

L'articulation entre des mesures d'urgence et une réinsertion est pourtant essentielle. Sans elle, la notion même d'urgence ne perd-elle pas toute signification ? « Un premier niveau d'hébergement sur de courtes durées a un sens s'il est un sas qui assure un travail social orientant les personnes vers des structures de plus ou moins longue durée. Il n'en a plus, du point de vue de l'urgence sociale telle que nous la définissons, s'il n'offre à d'autres que la perspective du retour à la rue ou à l'errance dans des centres de même nature », analyse le rapport précité. Or pour l'heure, même la mise à l'abri des personnes n'est pas garantie d'un jour sur l'autre. Cette incapacité des différents systèmes existants à proposer un cadre stable et, dans un second temps, un avenir, aux publics qui les sollicitent, génère un sentiment d'impuissance chez les professionnels et bénévoles qui y travaillent. « Se dire que les causes réelles du blocage sont politiques est usant », témoigne Julien Blandin, travailleur social au Point S d'Arcat, qui a exercé quatre ans au Samu social. « Il faut savoir partir de ces structures avant d'être aigri. »

Parce que les causes de ces blocages sont avant tout politiques, leurs réponses ne pourront être que politiques. Le Haut comité pour le logement des personnes défavorisées juge que seule la mise en place d'un « droit au logement opposable », reposant sur la responsabilité de l'État, permettrait de « garantir le bon fonctionnement de l'hébergement d'urgence en le maintenant dans son juste rôle ». Et de donner à l'urgence les moyens de n'être qu'un outil de sortie de l'urgence.

Laetitia Darmon

(1) « Île-de-France à la page », n° 241, septembre 2004, Insee.

(2) « L'hébergement d'urgence : un devoir d'assistance à personnes en danger. » Décembre 2004.

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Cet article est issu du dossier L'hébergement d'urgence : état des lieux - Une urgence chronicisée paru dans Interdépendances n°59 - 4e trimestre 2005 2005.

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