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Publics de l'urgence

Familles à la rue

Expulsions, crise du logement mais aussi résultat de la politique d'asile, les familles sont de plus en plus nombreuses dans les circuits de l'urgence. Logées en hôtel, elles doivent organiser leur vie quotidienne et celle de leurs enfants dans de minuscules espaces où rien n'est prévu pour satisfaire les besoins élémentaires.

Elle a arrêté de réviser ses cours de français dans les toilettes. Le bruit du ventilateur lorsqu'elle y était installée réveillait sa famille. Elle vit avec son mari et ses deux enfants dans une chambre d'hôtel de 9 m2. Le soir, le gérant leur a permis d'utiliser l'autocuiseur électrique pour se faire à manger. Le midi, ils mangent les restes froids de la veille. Elle dort dans le lit avec ses deux enfants, son mari couche sur un matelas par terre qu'il glisse sous le sommier dans la journée. Il dit que s'il était seul, il préférerait dormir dehors. Ce quotidien-là est partagé par de plus en plus de couples ou personnes seules avec enfants. Les dispositifs d'urgence sont dorénavant fréquemment sollicités par des familles à la rue. Expulsées d'un logement dont elles n'arrivaient plus à assurer le loyer, demandeurs d'asile en famille qui n'obtiennent pas de places en Centre d'accueil des demandeurs d'asile (Cada), déboutés, sans papiers ou régularisés qui ne parviennent pas à accéder à un logement autonome, tous se retrouvent en première urgence dans les hôtels.

Tomber dans le circuit de l'urgence

La loi du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions proposait un dispositif de prévention contre les expulsions. « Il ne marche pas », tranche un rapport de l'Inspection générale des Affaires sociales (Igas) (1). Résultat : les familles se retrouvent dans les circuits de l'urgence, la plupart du temps en hôtel, car les centres d'hébergement d'urgence sont rarement adaptés à ce type de public. Or, une fois entrées dans ce circuit, beaucoup y restent bloquées. La prise en charge est assurée en totalité par l'État via les associations, mais lorsque la famille a un revenu – salaire ou aides sociales – une partie du coût de la chambre d'hôtel peut être à sa charge, une charge parfois extrêmement lourde. Ainsi, à une femme tchétchène seule avec un enfant, régularisée et qui touche le RMI (revenu minimum d'insertion), l'assistante sociale de secteur propose une chambre à 50 € par jour, dont 25 € seront pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Où cette femme ira-t-elle trouver les 25 € restant, soit 750 € par mois ?

Saturation du dispositif national d'accueil

« Un cauchemar, s'exclame Micheline de l'association Droit au logement. Il faut aussi penser à l'alimentation car il est souvent impossible de faire à manger. Du coup, cela coûte cher, on mange froid, mal et les problèmes de santé augmentent. »

À Paris, la grande majorité de ces familles sont des demandeurs d'asile en attente de régularisation, déboutés ou réfugiés statutaires. Tout demandeur d'asile a, en principe, droit à une place dans un Cada. Malgré un effort d'augmentation des places ces dernières années, le dispositif national – 15 300 places en Cada en 2004 – ne parvient pas à combler la demande, surtout en Île-de-France qui concentre près de la moitié des demandes nationales. Dans ce contexte, une coordination de l'accueil des familles demandeuses d'asile (Cafda) s'est créée pour assurer l'hébergement des personnes en hôtel, dans l'attente d'une place en Cada. La Cafda a vu sa file active monter régulièrement jusqu'à atteindre un pic au printemps 2003 : 4 755 personnes étaient suivies par l'association, trop de monde pour trop peu de moyens. Un plafond maximal de 4 000 personnes a été fixé. Au-delà, les familles sont réorientées vers le 115. Ce dernier a, à son tour, mis en place un « pôle famille » chargé d'organiser la prise en charge hôtelière. Tous statuts confondus, dans la nuit du 12 au 13 janvier 2004, 8 655 personnes étaient hébergées à l'hôtel sur l'Île-de-France, dont 8 107 orientées par les associations (2). Aujourd'hui, la demande d'asile de primo-arrivants est en baisse. La charge sur l'hébergement hôtelier reste cependant la même en raison de l'augmentation des familles déboutées du droit d'asile. La réforme du droit d'asile a accéléré la procédure et compliqué son accès. La conséquence directe est une augmentation considérable des rejets amenant parfois à des situations inextricables comme celles de ces familles débou-tées de l'asile mais officiellement inexpulsables (3). L'accès légal à un logement autonome leur est fermé et elles restent à l'hôtel au titre de l'urgence parfois pendant des années.

Le dispositif temporaire a de l'avenir

L'utilisation des hôtels devait répondre à une urgence temporaire en attendant une solution plus appropriée au phénomène des familles à la rue. Les années passent et les hôtels sont de plus en plus sollicités. Aujourd'hui, la France compterait en moyenne par année 17 000 places en hôtel (4). Du temporaire qui s'installe. Or, les conditions de vie dans ces établissements nuisent à la santé morale et physique des personnes. « Présence de moisissures, cafards et rongeurs, peintures et revêtements de murs et de sols dégradés, installations électriques douteuses » : le portrait qu'en dresse un récent rapport public (5) est glaçant. Les associations qui utilisent ces hôtels en ont bien conscience mais elles se heurtent à un secteur marchand dont la logique première est la rentabilité. Une réalité renforcée par l'urgence : il faut abriter des familles et les places d'hébergement font défaut, difficile d'imposer des normes dans ce contexte. « Nous avons élaboré une charte de qualité mais nous ne pouvons pas l'appliquer pleinement sinon les personnes seraient à la rue », souligne Éric Demanche, directeur de la Cafda. Il ajoute : « Si du jour au lendemain, la moitié du parc hôtelier de Paris fermait en raison de ces critères, 4 000 personnes avec 2 000 enfants se retrouveraient dehors. »

L'augmentation des places de Cada est la solution la plus évidente mais elle ne résoudrait pas la situation problématique des déboutés. Certaines de ces familles sont bien souvent intégrées, elles travaillent, leurs enfants sont scolarisés, mais elles restent bloquées dans l'urgence, parfois pendant de longues années. Leur régularisation serait politiquement bien trop impopulaire pour que quiconque en prenne la responsabilité. « Les déboutés s'accumulent, les sorties du dispositif sont rares et une situation de blocage est possible. Pour l'instant, l'État rallonge toujours le nombre de places et finance », constate Éric Demanche.

Une politique à court terme qui laisse les familles vivre dans des conditions dramatiques. Certaines y trouvent la mort. En avril dernier, l'hôtel Paris-Opéra qui abritait des demandeurs d'asile, des sans-papiers et des familles régularisées, était ravagé par les flammes. Vingt-quatre personnes ont péri dans l'incendie. Dans la nuit du 25 au 26 août, le drame se répète, cette fois dans un immeuble vétuste du XIIIe arrondissement de Paris où logeaient des familles françaises d'origine africaine. Trois jours après, sept personnes, dont quatre enfants, sont tuées et quatorze autres blessées dans l'incendie d'un squat du Marais (IIIe arrondissement). Promesse a été faite aux survivants de les reloger dans des appartements décents. Est-ce le prix à payer pour entrer dans le droit commun ?

Marianne Langlet

(1) Synthèse des bilans de la loi d'orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre

les exclusions. Inspection générale des Affaires sociales, mai 2004.

(2) Rapport sur l'hébergement d'urgence en hôtel des demandeurs d'asile et déboutés du droit d'asile. Direction régionale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, direction régionale des affaires sanitaires et sociales d'Île-de-France, juin 2004.

(3) Plusieurs situations peuvent se rencontrer, entre autres l'annulation par le tribunal administratif de la décision de renvoi vers le pays d'origine sans régularisation par l'OFPRA, l'absence d'État d'origine en raison de situation politique transitoire, la crainte pour la vie de la personne en raison de la situation dans son pays d'origine.

(4) « L'hébergement d'urgence : un devoir d'assistance à personnes en danger », 10 e rapport du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées, décembre 2004.

(5) Rapport sur l'hébergement d'urgence en hôtel des demandeurs d'asile et déboutés du droit d'asile, Direction régionale de la concurrence, de la consommation et de la répression

des fraudes, direction régionale des affaires sanitaires et sociales d'Île-de-France, juin 2004.

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Cet article est issu du dossier L'hébergement d'urgence : état des lieux - Une urgence chronicisée paru dans Interdépendances n°59 - Octobre 2005.

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