« Les structures d'hébergement d'urgence doivent entrer dans le droit commun »
Cela dépend du public dont on parle. Les grands clochards, les personnes les plus désocialisées, ne vivent pas dans l'urgence telle que nous l'entendons couramment, puisqu'ils sont parvenus à s'inventer des formes d'organisation sur le long terme, et notamment à se passer d'un hébergement en dur. En revanche, comme on va chercher ces personnes, il arrive qu'elles finissent par adhérer à la logique d'hébergement qui leur est proposée et que cela crée en elles un nouveau besoin. Dans ce cas, l'urgence s'installe. On voit ainsi des personnes qui ne se préoccupaient pas auparavant d'obtenir un vrai lit pour la nuit, passer toute la journée au téléphone pour obtenir le 115 et toute leur soirée à guetter les camions du Samu social. À l'opposé de ce scénario, il y a les étrangers qui sont d'autant plus dans l'urgence qu'ils ne connaissent pas notre système. Lorsque je travaillais pour le Samu social, nous ramassions régulièrement dans la rue, à une heure du matin, des familles étrangères avec des enfants en bas âge, scolarisés, et là, il est clair qu'il y a urgence. Entre ces deux situations, il faut citer les travailleurs pauvres, ces personnes qui ont un emploi et qui ne sont pas totalement désocialisées, mais qui n'ont pas les moyens d'obtenir un logement. Mais pour eux comme pour les autres SDF, la réponse de l'hébergement d'urgence demeure peu adaptée.
En quoi ne l'est-elle pas ?
L'hébergement d'urgence se caractérise par sa précarité. Il est proposé soit au jour le jour, soit sur une période de deux à trois semaines assortie d'une période de carence de plusieurs mois, pendant laquelle la personne ne peut plus retourner dans le centre qui l'a accueillie. Dans les deux cas, les structures d'hébergement d'urgence organisent la gestion de la pénurie, c'est-à-dire qu'elles acceptent qu'il y ait structurellement moins d'offres que de demandes. Mais cette distorsion conduit à utiliser le hasard comme mode de sélection. Ce système de loterie est bien sûr très déstabilisant. Le travailleur pauvre, qui se couche à deux heures du matin, et doit se lever à six heures, risque fortement de voir mis en péril le faible équilibre que son emploi lui permet de conserver. Et que penser de ces familles avec enfants scolarisés qui sont trimbalées d'un hôtel à l'autre, indépendamment de la scolarité de l'enfant. Tout cela empêche les SDF d'élaborer des stratégies et contribue à les assujettir davantage. Pierre Bourdieu expliquait que la toute-puissance consiste à laisser une personne dans l'attente absolue, sans aucun moyen de se repérer : c'est à cette toute-puissance que sont soumis les utilisateurs du 115.
Pourquoi avoir choisi de qualifier d'« urgente » une réponse qui n'est pas systématique ?
Jusqu'en 1994, les SDF étaient considérés pénalement comme des délinquants ; ils étaient arrêtés par la police et maltraités physiquement. Depuis cette date, ils ont le droit de vivre dehors, leur présence se voit davantage. Or, comme ils meurent dans la rue, cela pose un problème éthique à notre société. C'est d'ailleurs juste après une vague de décès, suite à la promulgation de la loi annulant le délit de vagabondage, que le Samu social a été créé. Le nom choisi sous-entendait que la question SDF serait traitée avec autant d'efficacité que l'urgence médicale. Or, on sait bien que ça n'a jamais été le cas : il est extrêmement difficile de joindre le 115, le nombre de places d'urgence reste très limité, etc. La dénomination choisie répond donc, selon moi, à une sorte de fantasme de notre société, de pouvoir répondre à un problème millénaire par une méthode moderne. Le SDF met à mal l'image que nous avons de nous-mêmes, il contrarie notre idée de la modernité. L'illusion de posséder une solution efficace nous soulage de notre culpabilité et nous permet aussi d'accepter un système qui nous coûte de l'argent sans rien nous rapporter. Finalement, « l'urgence » à laquelle nous répondons est peut-être davantage celle de notre société à ne pas vouloir laisser les personnes mourir dans la rue. Cela explique la plus grande attention à la question de l'hébergement d'urgence pendant l'hiver – période où l'image du SDF crée de l'émotion – et les moyens accrus qui lui sont attribués à cette période. Peu nous importe de savoir que les SDF décèdent tout autant durant le reste de l'année.
Pourquoi ne met-on pas les moyens pour répondre avec plus de pragmatisme aux besoins urgents des SDF ?
Les SDF sont considérés avec beaucoup plus de respect depuis qu'ils ont acquis un statut de victimes ; ils sont moins maltraités qu'avant et c'est un grand progrès. Néanmoins, l'aide que nous leur apportons traduit bien l'ambivalence de la relation que chacun d'entre nous entretient avec les SDF – ce mélange de compassion et de rejet. En ne nous donnant pas les moyens de résorber le fossé entre l'offre d'hébergement et la demande, nous engendrons de la souffrance. Or je pense que ce choix – dans une société riche, qui aurait les moyens d'abriter tout le monde – est une manière détournée de continuer à punir ces personnes, à les punir de ne pas demeurer dans la norme sociale. La maltraitance qu'ils subissent aujourd'hui n'est donc plus physique, mais institutionnelle.
Qu'est-ce qui permettrait de sortir de cette relation ambivalente qui s'exerce au détriment des SDF ?
Abandonner la compassion et professionnaliser notre approche, comme c'est le cas dans le secteur social en France. Ainsi, on pourra commencer à regarder les personnes non plus comme des victimes, mais comme des usagers, avec des demandes et des besoins précis, et leur offrir des solutions de qualité. Cela suppose que les structures qui gèrent l'hébergement d'urgence rentrent dans le droit commun. L'hébergement cessera alors d'être optionnel et deviendra un droit. Pour concrétiser ce dernier, il faudrait obliger chaque mairie à proposer à ses frais le gîte aux citoyens de passage, avec une qualité minimum d'accueil. De la sorte, il existerait en France une profusion de petites structures dédiées à l'hébergement – le suivi social étant effectué par les dispositifs de droit commun. Cela me paraît tout à fait réaliste : nous vivons dans un pays riche. C'est donc à la société qu'il revient de choisir si elle souhaite ou non améliorer un système qui, pour l'heure, convient bien à tout le monde, sauf aux SDF.
Cet article est issu du dossier L'hébergement d'urgence : état des lieux - Une urgence chronicisée paru dans Interdépendances n°59 - 4e trimestre 2005 2005.
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Réaction de isa le 24/09/2009 à 16:36
Je suis éducatrice spécialisée en centre d'hébergement (dit de stabilisation) et j'ai également travaillé dans une association dont la majorité des membres étaient des bénévoles.Pour avoir évoluée dans ces 2 institutions ainsi qu'avec le Samu social, aujourd'hui j'en arrive à me demander si dans l'inconscient collectif nous ne gagnons pas certains bénéfices secondaires à maintenir les personnes sans abri (tous répertoriés derrière le nouveau concept de "sans abrisme...!")dans leur grande précarité.
Entre le bénévole qui, bien intentionné (l'enfer est pavé de bonnes intentions!!), va considérer dans ses propos et son regard les personnes SDF comme des victimes (et là excusez moi mais j'ai parfois eu l'impression de travailler à la SPA) et entre les politiques qui visitent des centres d'hébergement (j'ai pu assister désabusée à la visite de Mme Bachelot et Mr le maire de Paris) pour on ne sait quels enjeux politiques...je me demande bien si finalement la personne SDF n'a pas une place bien définie dans notre société...: celle de nous déculpabiliser, d'exister politiquement et de nous faire du bien en nous permettant d'acheter notre place au paradis!
Aujourd'hui je cherche ma place en tant que professionnelle et suis pleine de doutes...Finalement quels sont mes bénéfices à moi? Quelles solutions?
Avec la stabilisation se sont d'autres questions qui naissent....quant à la notion du temps et notre posture éducative...mais c'est un autre sujet!
Voilà ma petite réaction!