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« Arrêter de parler, et agir »
Très tôt, Jérôme pressent qu'il n'est pas fait pour travailler « dans le 100 % business », ce à quoi il avait été préparé. « En sortant de l'école, je voulais trouver un emploi qui me permette de concilier mon goût pour la gestion et le commerce avec mes motivations solidaires. Mais avant, je devais faire mon armée. J'aurais pu partir en coopération à New York dans une grande banque, raconte Jérôme. Je pense que le service national était un outil formidable en termes de formation à la citoyenneté. J'étais contre l'idée de se servir d'un fusil, mais pour celle de donner un peu de son temps à l'intérêt collectif. » Jérôme opte plutôt pour le service « ville » et l'effectue chez un traiteur, La Table de Cana, une entreprise d'insertion. Une expérience révélatrice pour le jeune Niçois alors adjoint à la direction des ressources humaines. « Je m'occupais du reclassement des personnes en insertion. J'y ai découvert l'insertion par l'économique. » L'économie sociale le séduit. La Table de Cana commençait à essaimer et, à la fin de son
service, un poste se libère dans l'entreprise. À 24 ans, il prend la direction de l'une des filiales à Sèvres. Deux années plus tard, le directeur de la maison mère à Montrouge quitte son poste et le propose à Jérôme.
« Grâce à La Table de Cana, je me suis rendu compte de l'impact social de l'insertion. J'ai aussi beaucoup appris sur l'humain. » Mais rester figé n'est pas dans le caractère de Jérôme. « Pourtant, partir à la concurrence aurait été affreux et postuler dans une entreprise “classique”, cela aurait été l'abandon du navire ! », plaisante-t-il. Alors qu'il s'interroge sur son avenir, son amie lui annonce qu'elle est mutée au Brésil. « J'étais tenté, je l'ai suivie. »
2002 : cap sur Rio de Janeiro. Nouvelle ville, nouvelle vie, nouvelles envies. « Je ne parlais pas la langue, je n'avais plus de copains, plus de famille et j'étais homme au foyer... », liste Jérôme. « J'ai alors pris le temps de me consacrer pleinement à l'économie sociale et solidaire. J'ai commencé à rencontrer les différents acteurs et j'ai même monté des cours d'insertion par l'économique pour la chaire d'entreprenariat social qui venait de se créer à l'Essec. » Avec enthousiasme, Jérôme poursuit : « Je me suis aussi intéressé de près au commerce équitable. J'ai rencontré des Brésiliens qui œuvraient dans ce domaine. Et parce que je suis quelqu'un de très pragmatique, j'ai fondé une ONG, Onda solidaria (la vague solidaire), structure que j'ai montée avec des Brésiliens pour travailler sur un projet avec des couturières qui réaliseraient des vêtements équitables. » En parallèle, Jérôme crée Résonances (1) en France, une association pour inciter les citoyens à s'engager. « C'est-à-dire donner des outils à ceux qui souhaitent agir dans l'économie sociale et solidaire. » Avec toujours la notion de « faire ensemble » et de prouver qu'il existe des manières simples de s'engager.
Résonances crée ensuite la marque commerciale de vêtements Tudo bom ?, avant de passer le relais à la SARL Fair Planet (2), dont elle est aujourd'hui actionnaire, Onda solidaria demeurant l'importateur des produits. Le projet Tudo bom ? est né de cette envie de travailler dans le commerce équitable. « En habitant Rio, j'ai pu constater qu'il y avait des enjeux importants sur le textile dans cette ville et que beaucoup de couturières étaient en galère, résume le gérant de Fair Planet. J'ai tout de suite pensé que je devais faire quelque chose dans ce domaine. » « Arrêter de parler et agir », telle pourrait être la devise du jeune entrepreneur. Avec un ami, Olivier Lenoir, en 2003, il commence par faire fabriquer 100 tee-shirts à ces femmes. Il les vend ensuite en France à ses relations. Quant au choix du nom, il s'est vite imposé : « Tudo bom ? signifie “Ça va ?” en portugais. C'est la première phrase que l'on apprend en arrivant au Brésil. On la répète ensuite à chaque instant, un grand sourire aux lèvres. Elle traduit la curiosité, l'envie d'aller vers les autres et la joie de vivre brésilienne. » « Nos tee-shirts sont souriants, aime d'ailleurs répéter Jérôme, avec des couleurs vives et gaies. » Un reflet de l'éternel optimisme de leur concepteur...
Au vu du succès de la première production, Jérôme continue de faire fabriquer ces pièces en prenant soin de respecter les critères du commerce équitable. « Nous avons calculé avec les couturières un prix d'achat le plus juste possible afin qu'elles aient des conditions de vie décentes. À savoir, de quoi se loger, se nourrir, envoyer leurs enfants à l'école, avoir accès au système de prévoyance et de santé, avoir les moyens de se déplacer et faire en sorte que 10 % de leur budget puisse être consacré à des loisirs. »
Le salaire minimum est de 300 reais au Brésil, soit 100 euros. Pour l'instant, les femmes perçoivent 150 euros et l'objectif fixé par Jérôme est de leur permettre de gagner 200 euros. « Nous allons y arriver, insiste-t-il. Je discute avec elles pour trouver les moyens d'atteindre cette somme. » L'augmentation des volumes devrait y contribuer. Jérôme a décidé de faire fabriquer 10 000 pièces cette année. Pour y parvenir, Tudo bom ? va prochainement travailler avec un autre groupe de couturières.
Financer des machines peut aussi les aider : « Nous avons récemment fourni les capitaux pour l'achat d'une machine pour couper le tissu. Ainsi, elles gagnent du temps. » Et donc de l'argent. Par ailleurs, Jérôme insiste pour que Tudo bom ? ne représente pas plus de 40 % de la capacité de production des couturières, car « notre société peut s'arrêter demain et il est hors de question qu'elles se retrouvent sans emploi ».
Depuis son retour en France en janvier 2005, le Niçois se consacre à 200 % à sa société. Ses motivations sont sans limite. Jérôme croit en son projet. Il rêve même de transformer Fair Planet en une entreprise pourvue de multiples activités dans le domaine de l'entreprenariat social. Toujours en ébullition, il réfléchit au développement du tourisme équitable ou à un concept de fête équitable. « Pour moi, la consommation responsable, c'est un peu une manière de voter, une nouvelle façon de s'exprimer. » Alors il répand la bonne parole et tente de convertir ses amis. « Parler du secteur social ou solidaire ne laisse personne indifférent et provoque des débats passionnants. » Et non sans fierté, d'ajouter : « J'ai même déjà réussi à en convaincre quelques-uns ! »
(2) La SARL Fair Planet a été créée en 2005.
(3) Les tee-shirts sont en vente sur Internet, dans une vingtaine de boutiques en France et à l'étranger. Plus d'informations sur www.tudobom.fr
Cet article est paru dans Interdépendances n°59 - Octobre 2005.