Inégalités écologiques ? Voilà plusieurs années que le constat fait son chemin : les plus pauvres sont souvent les plus exposés aux nuisances et aux risques industriels et naturels. En France, des dizaines de cités sont construites au bord d'une autoroute, à deux pas d'une usine de type Seveso, ou encore au pied d'un incinérateur d'ordures ménagères... Comme le souligne un récent rapport au ministère de l'Ecologie et du Développement durable (1), « la planification des infrastructures et des activités tend à concentrer les sources de nuisances chez les plus pauvres ». Aux problèmes de chômage ou de discriminations raciales s'ajoute donc un environnement dégradé.
Mais la notion d'inégalités écologiques renvoie aussi à d'autres injustices : le rapport ministériel mentionne un accès restreint « à des ressources naturelles de qualité (eau, air) », et « à la nature ». De même « l'intégration des préoccupations environnementales dans les politiques urbaines » peut parfois laisser à désirer : le manque de transports en commun handicape fréquemment les cités... Ari Brodach, de l'association Auxilia (2), mentionne enfin un autre élément : « La moindre capacité des habitants à se mobiliser contre ces inégalités écologiques ».
Certes, il reste encore à démontrer que les banlieues sont les premières frappées par ces iniquités. Après tout, les privilégiés des centres-villes huppés pétitionnent parfois contre le bruit ou les embouteillages. Et inversement, les promoteurs des ghettos français pourront souligner la proximité de certaines barres d'HLM avec de vastes forêts ou de superbes centres de recyclage... Comme l'explique Ari Brodach, « tout le monde sent bien la corrélation entre les aspects sociaux et environnementaux. Mais cette corrélation n'est pas encore objectivée en France. Le concept d'inégalités écologiques est encore un objet de recherche... Toute la difficulté est qu'il renvoie à des perceptions, à du qualitatif ».
Exemple criant : le bruit peut être vécu comme un signe d'animation de son quartier ; à niveau égal, il peut, inversement, représenter un environnement agressif et invivable... De même, quatre ans après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse, le Comité de suivi de la catastrophe constate aujourd'hui que « le retentissement sur la santé mentale est apparu plus marqué parmi les populations les plus socialement défavorisées, qui ont été plus exposées, et chez lesquelles, à exposition égale, l'impact a été plus profond »... L'inégalité face aux risques peut donc se doubler d'une différence de sensibilité.
Face à ces injustices, les politiques de la ville intègrent de plus en plus la préoccupation écologique. La démolition de quelque 250 000 logements prévue d'ici 2011 par l'Agence nationale de rénovation urbaine est ainsi censée améliorer, aussi, le cadre de vie... Pour autant, l'attention à l'environnement dans les banlieues trouve encore des détracteurs. Selon eux, l'écologie serait bien secondaire face aux urgences sociales et économiques des cités. Pour ceux qui font la promotion du développement durable, cette remarque tient de l'absurdité : « Le développement durable n'est pas un luxe, c'est une nécessité ! », souligne ainsi Jean-Pierre Piéchaud, vice-président de l'association 4D. « Les habitants des banlieues sont des citoyens comme les autres, ils ont droit à un environnement aussi agréable que dans le reste du pays. Et de plus, le développement durable vise à lutter contre toutes les exclusions, précisément, par des moyens économiques, mais aussi sociaux, écologiques, culturels... Tout son intérêt est de faire converger des préoccupations qui étaient jusqu'ici saucissonnées. »
De fait, ces dernières années, des associations, des communes, des départements, multiplient les expériences de développement durable à travers les quartiers. Et à chaque fois, c'est bien la globalité de cette approche qui convainc. Il s'agit de promouvoir l'emploi, autant que les pistes cyclables...
Maire de L'Ile-Saint-Denis et vice-président de l'Association des maires de France, Michel Bourgain va plus loin : les principes de Rio permettent aussi de soulager une certaine détresse. « Nos banlieues subissent des inégalités économiques, sociales, écologiques... Et avec ce décor-là, les habitants vivent le plus souvent une relation de désarroi, de repli sur soi – bien plus que de combat et d'espoir. La misère matérielle se renforce donc d'une misère citoyenne, sociétale. » Pour cet élu vert, tout l'intérêt du développement durable est de redonner des perspectives à ces habitants désemparés. « Il remet au premier plan certaines valeurs : la simplicité, plutôt qu'une accumulation de biens forcément frustrante ; l'utilité, plutôt que l'épuisement des ressources dans des biens superflus ; le métissage et la solidarité avec le reste de la planète, plutôt que l'exclusion. En somme, le développement durable valorise enfin les pratiques des habitants des banlieues – que la publicité et la télévision ne cessent de dévaloriser. »
Pour répondre à la révolte des cités de 2005, il existe d'autres débouchés que la prison, la religion et le sport... Le développement durable a l'avantage de se fonder sur la démocratie locale. Et de parer, dans le même temps, aux menaces qui pèsent sur la planète.
Cet article est issu du dossier Le développement durable - Une alternative pour les banlieues par - Olivier Bonnin paru dans Interdépendances n°60 - Premier trimestre 2006.
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