Pierre Rabhi, rédacteur en chef invité du prochain numéro d'Interdépendances
Agriculteur spécialiste de l’agroécologie, penseur et auteur, Pierre Rabhi est le rédacteur en chef invité de ce n° 77...
Une centaine de personnes était réunie mardi 26 janvier dans une grande salle pimpante de la Mairie du 14ème arrondissement de...
Femmes malgré tout
Il semble plus facile pour les femmes du Sleep In de venir à ce rendez-vous que d'aller consulter à l'extérieur, « parce qu'ici, on sait », explique Annick Grinsztein. Pas besoin donc d'expliquer sa situation, on vient en confiance. Mais non sans pudeur. Car si ces femmes sont marquées par une vie douloureuse, habituées à se maltraiter et souvent aussi à être maltraitées, elles gardent, face à la gynécologue, un rapport à leur corps identique aux autres femmes : « Elles veulent se montrer sous leur meilleur jour », témoigne Annick Grinsztein. Toutes les femmes hébergées au Sleep In se rendent d'ailleurs à cette consultation, preuve qu'elles conservent malgré tout le respect de leur corps, une conscience de son importance, de sa fragilité et de la nécessité d'en prendre soin. Une attitude qu'Annick Grinsztein veut encourager : « Avant de venir ici, je n'avais aucune expérience en toxicomanie ou en prostitution. Instinctivement, j'ai voulu dépasser l'approche strictement médicale et laisser émerger chez ces femmes un désir de réappropriation et de protection de leur corps. La plupart en ont une bonne connaissance, mais elles ont complètement mis de côté l'aspect vivant de leur corps, d'autant plus que la consommation de produits provoque un arrêt des règles. En les soignant, je leur donne envie de continuer à préserver leur corps. Et puis, les pathologies que je rencontre chez elles ne sont ni plus graves, ni plus nombreuses que dans la population générale, ce qui les replace dans une certaine normalité et leur redonne confiance en elles ». Le point de départ des échanges est souvent la question de la maternité, que ce soit un désir de grossesse ou bien l'évocation des enfants déjà nés. « J'essaie de faire surgir la parole autour de cette problématique souvent douloureuse, explique la gynécologue. La plupart des mères sont très culpabilisées, voire infantilisées, car dans la majorité des cas, elles n'ont pas la garde de leurs enfants. » Par l'intermédiaire d'une consultation médicale, c'est donc tout un travail sur l'image de soi que propose Annick Grinsztein.
Parallèlement à cette consultation, Annick Grinsztein tente de mettre en place des groupes de parole entre femmes et mixtes. L'objectif est d'inciter aux échanges, aux débats, au partage d'expériences sur des problématiques diverses comme la contraception – et notamment les fantasmes suscités par le préservatif féminin –, les grossesses – désirées ou non –, des situations où chacun, homme et femme, doit prendre ses responsabilités. « Nous abordons aussi plus généralement les relations hommes-femmes, l'image qu'ils ont les uns des autres, etc. Les hommes parlent aussi de leurs enfants. »
Pour le moment, seul un groupe mixte s'est réuni. « Le groupe de parole réservé aux femmes est plus compliqué à faire fonctionner, explique Annick Grinsztein. Il est difficile pour elles de présenter en public leur histoire et leurs problèmes car cela se saurait ensuite dans la rue et cela pourrait leur nuire. »
En quatre mois, Annick Grinsztein a su amorcer une dynamique positive parmi les usagers et usagères du Sleep In, autour de l'estime de soi, du soin de sa santé, de la prévention, de la parole hommes-femmes pour mieux se comprendre. Une expérience humaine riche qui profite à tous : « Ce projet m'a poussée à surmonter mes réticences face à un milieu inconnu et qui me faisait un peu peur », conclut Annick Grinsztein.
Cet article est paru dans Interdépendances n°61 - Deuxième trimestre 2006 2006.
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