Philosophe militant
Patrick Viveret est né en 1948 au croisement de deux univers sociaux et géographiques : un milieu ouvrier modeste et montagnard du côté de sa mère ; une famille de la petite bourgeoisie de la région parisienne du côté de son père. Elevé par des parents de tradition chrétienne avec une forte imprégnation des questions de justice sociale, il est très tôt marqué par l'exigence d'engagement, qui lui apparaît primordiale. Mais aux partis politiques, il préférera toujours les mouvements de citoyenneté : « C'est là que l'on peut réellement débattre des enjeux politiques ». Après son bac, Patrick Viveret étudie la philosophie. Cette « discipline frontière, qui recherche la connaissance en sciences humaines comme en sciences dures », l'a toujours habité : « C'est un instrument de passage, d'interrogation et de curiosité », explique-t-il. Il passe son Capes et devient professeur de philosophie. Le travail de pédagogue, de « passeur » l'intéresse, mais l'enseignement entre quatre murs le rebute. Il exerce ensuite diverses professions : journaliste et rédacteur en chef de presse écrite – chargé notamment du journal du PSU (Parti socialiste unifié) avec Bernard Langlois –, chercheur, professeur, conseiller à la Cour des Comptes, et toujours acteur de la vie sociale et politique. « Mes métiers de base sont les métiers de passeur et de compteur/conteur, résume Patrick Viveret. Je suis intéressé par les contes cachés derrière les représentations conventionnelles de la réalité. Derrière les comptes, il y a les contes... Par exemple, derrière une crise monétaire, il y a une crise de confiance. » Quelque chose qui a trait aux sentiments humains donc... Ses travaux sur l'évaluation des politiques publiques en 1986 et sur les nouveaux facteurs de richesse entre 2000 et 2002 traduisent cet intérêt pour la déconstruction des représentations courantes et la révélation de la complexité des choses. Son approche se situe à la frontière entre l'économie et la philosophie, cette dernière étant pour lui « plus proche de la vie réelle que l'économie et la comptabilité ». Dans le même temps, selon l'auteur, ces travaux n'auraient pu voir le jour sans son engagement associatif dans la société civile.
L'idée de l'évaluation des politiques publiques est née au sein de la société civile et a ensuite été reprise par Michel Rocard comme l'un des axes de son gouvernement. En 1986, Patrick Viveret est rédacteur en chef de la revue Interventions, qui réfléchit sur le bilan des premières années de pouvoir de la gauche, et plus généralement sur ce que devient un discours idéologique d'opposition confronté à l'exercice concret du pouvoir. Suite à ce dossier, un colloque est organisé, avec pour thème « Le pilotage des sociétés complexes ». A sa base, un constat : les questions de politiques publiques sont complexes mais les modes de gouvernance sont simplificateurs. Il devient donc urgent d'inventer de nouveaux outils d'intelligence politique. Dans ce cadre, l'évaluation des politiques publiques est apparue essentielle. Après ce colloque, une structure associative – l'Observatoire de la décision publique – est créée, pour prolonger la réflexion. Michel Rocard, alors nouveau Premier ministre, est intéressé par cette démarche. Il charge Patrick Viveret de préparer le lancement de l'évaluation de sa politique, en commençant par la toute nouvelle loi sur le RMI. « Cela a été un travail difficile, raconte Patrick Viveret, car l'évaluation était concomitante à l'action et son objet, le RMI, très complexe. » Cette démarche du Premier ministre montre bien, selon le philosophe, l'articulation entre la société civile et les institutions : « La vision politique et de long terme est venue de la société civile. L'Etat est trop cloisonné et obsédé par le court terme pour avoir une vision véritablement prospective et décloisonnante ».
En 2000, Patrick Viveret se voit confier la mission « nouveaux facteurs de richesses » par le Secrétaire d'Etat à l'économie solidaire, Guy Hascoët. Son rapport, « Reconsidérer la richesse », montre que notre représentation de la richesse et la manière de la comptabiliser aboutissent à des situations paradoxales, voire surréalistes, où « les centaines de milliards que coûtent à la collectivité les destructions humaines et environnementales [comme la catastrophe de l'Erika, les accidents de la route, etc.] ne sont pas comptabilisées comme des destructions mais comme des apports de richesse dans la mesure où elles génèrent des activités économiques exprimées en monnaie ». Ainsi, notre PIB, critère de classement des puissances économiques, est-il riche de ces catastrophes, mais pénalisé par toutes les activités bénévoles visant, notamment, à réparer les conséquences de ces destructions. Nos sociétés peuvent-elles donc continuer à fonctionner sur ces critères, avec des « thermomètres qui rendent malades » ? Patrick Viveret propose donc des pistes, comme l'utilisation des indicateurs de développement humain (IDH), qui prennent en compte l'espérance de vie, le niveau d'instruction, etc. ; l'Indicateur de pauvreté humaine (IPH) ; ou encore l'indice de santé social dont la traduction française se retrouve dans le BIP40 (barème des inégalités et de la pauvreté). Depuis mai 2004 et la fin officielle de cette mission, c'est le Collectif Richesse, qui rassemble de nombreuses associations telles que le Secours catholique, Emmaüs, Attac ou le Cjdes (1), qui poursuit la réflexion initiée dans le rapport et travaille à sa mise en pratique.
A la Cour des Comptes, Patrick Viveret s'occupe aujourd'hui des questions de santé et d'assurance-maladie. Il travaille en particulier sur l'évaluation des politiques de prévention sanitaire. « La prévention est une logique qui s'oppose à la logique économique et utilitariste, explique le philosophe. Elle sera réussie si l'on parvient à considérer l'ensemble de la durée de vie, vieillesse et mort y compris, comme une perspective de progression. Aujourd'hui, la société présente la mort comme un échec et la vieillesse comme une déchéance. Nous sommes obnubilés par le travail et éduqués à lutter les uns contre les autres en devenant des producteurs compétitifs, de bons consommateurs et de bons épargnants. Or, ce rôle prend fin au moment de la retraite. Que fait-on ensuite ? Si l'on reste dans cette logique, une fois passé la période de jeune retraité, qui fait un peu diversion, on tombe dans le non-sens. Il est nécessaire de faire de la vieillesse une montée vers la sagesse et de réussir dans l'ordre de l'accompagnement de la mort de qui a éé fait pour permettre des naissances plus douces. La mort est un moment social privilégié, où se transmettent l'amour et le sens. » Pour Patrick Viveret, ces questions du mieux être, de la fin de vie sont l'un des chantiers à explorer pour l'économie sociale et solidaire. C'est aussi l'enjeu de sa génération, celle de 68, dont l'un des plus beaux slogans fut :« Nous ne sommes pas contre les vieux mais contre ce qui les fait vieillir ! ».
Cet article est paru dans Interdépendances n°61 - Deuxième trimestre 2006.
économie sociale et solidaire
commerce équitable
politique
développement durable
insertion
toxicomanie
associations
entrepreneur social
ess
emploi
VIH-sida
exclusion
solidarité
mineurs
entreprise
coopérative
écologie
prévention
mutuelles
handicap
Chaque trimestre, découvrez dans le magazine papier des offres d'emploi dans le secteur de l'économie sociale et solidaire.
Réaction de laronze le 30/09/2008 à 09:24
Article intéressant qui résume bien le parcours de "l'artiste" . Il est en conférence à St Brieuc bientôt et je cherchais des infos...Sinon heureusement qu'il y a France Culture; où je l'avais entendu débattre avec beaucoup d'intérêt
Merci encore