Tous des Lumières ?
L'idée à l'origine du projet n'est même pas révolutionnaire : diffuser une information en autorisant sa modification. Cela existe depuis des lustres avec le logiciel libre. Le secret réside plutôt dans une mise en œuvre, évidente, mais tellement audacieuse du procédé dans ce qu'on appelle le Wiki. Le Wiki autorise n'importe quel visiteur à écrire. Pas seulement à créer « sa » version ; pas seulement à proposer une modification à un comité de rédaction. Cet outil lui donne tout pouvoir sur la version publique d'un article, qu'il s'agisse de compléter, de modifier, de supprimer, de raturer ou de reformuler le texte existant. Le visiteur passionné d'œnologie qui s'arrête sur l'article « Vin de Bordeaux » pourra ainsi corriger une inexactitude sur le Château Latour ou renseigner l'article manquant sur l'Ugni Blanc.
Cette confiance a priori prend le contre-pied d'une vision descendante de la transmission de l'information, de son formatage et de la censure sur les sites « corporate » des institutions et des médias. Dans un contexte où l'internaute est réduit à choisir entre un panel de produits formatés, la Wikipédia renverse les rôles. Ici, aucun point de vue n'est privilégié, aucun organe interne n'exerce un contrôle des contenus. A ce stade de la présentation, la remarque la plus fréquente est : « Ça doit être un sacré bazar ». Et pourtant ça marche...
Parvenir à faire fonctionner un tel ensemble suppose bien sûr un minimum de règles. De manière empirique, des institutions et des règles se sont mises en place pour la gestion du projet (cf. encadré). Des représentations locales de Wikimédia, la fondation qui gère le projet, ont été créées à l'international. Ainsi, en France, a été créée une association Loi 1901, dotée d'un budget semestriel de cinq cents euros. La question du financement, contrairement à de nombreuses entreprises humaines, n'est pas centrale dans la conduite du projet. Les principaux frais concernent l'investissement matériel. Ayant des charges salariales réduites, la Wikipédia a pu assurer sa croissance depuis cinq ans sur la base du mécénat et de dons privés. Dispensant le site de recourir à la publicité, ce système assure son indépendance et la « pureté » de contenus débarrassés de toute incitation commerciale.
C'est sur le fonctionnement au quotidien que portent les critiques du projet. La liberté de contribuer implique la liberté de vandaliser une page. Puisqu'il n'existe pas de censeur, c'est aux visiteurs et aux éditeurs qui « surveillent » la page, de consulter l'historique et de rétablir une version antérieure.
Entre-temps, il est possible qu'un nouveau venu consulte une page aux contenus fantaisistes, et c'est là le principal reproche avancé par les détracteurs de l'encyclopédie. Pour un visiteur averti, le problème reste acceptable lorsque la désinformation est manifeste et grotesque : il cherchera dans l'historique une version plus crédible, ou consultera les discussions qui accompagnent l'article pour en comprendre l'évolution. En revanche, si le visiteur ignore ce mode de fonctionnement ou que la contre-vérité est plus subtile, il risque fort de repartir avec des données faussées. De même, rien n'empêche une idée partisane de remplacer une opinion opposée, notamment sur les questions politiques. On voit alors des pages alterner d'une version à l'autre, au gré des passages, jusqu'au blocage (1). Faut-il pour ces raisons rejeter en bloc le concept ?
Le premier argument des défenseurs du projet relie l'importance d'une information à la quantité d'éditeurs qui veillent sur son contenu : une contre-vérité majeure sur une page fréquentée sera très vite supprimée ; la même erreur sur une page peu visitée causera un trouble moins important car elle sera moins relayée. Cela n'a pas empêché l'existence pendant plusieurs années d'une page anonyme impliquant sans fondement le journaliste John Seigenthaler dans l'assassinat de Robert et John F. Kennedy.
Un autre argument en faveur de la Wikipédia est le nombre relativement faible d'erreurs. Une étude scientifique récente révèle que la fiabilité de ses articles scientifiques est comparable à ceux de l'Encyclopedia Britannica, référence anglo-saxonne (2).
Le dernier argument est épistémologique : la Wikipédia prétend renverser les modalités d'acquisition du savoir. Le rôle du visiteur n'est plus d'absorber passivement une somme de connaissances préétablies. Bien au contraire, il est invité à une lecture dialectique, toujours critique, source de consti-tution d'un véritable savoir. En somme, consulter naïvement la Wikipédia comme on ouvrirait l'Universalis est une démarche de consommateur, dépassée. Chacun doit apporter sa pierre à l'édifice de la connaissance humaine.
Ces critiques ne sont pas rédhibitoires pour qui connaît les limites du système. Avec un nombre croissant d'utilisateurs dans le monde, y compris parmi les chercheurs et universitaires, l'encyclopédie a gagné ses lettres de noblesse. L'ambition de ceux qui animent le projet est grande, mais réaliste. Sur le site de la Wikimédia Foundation, on lit ce slogan : « Imaginez un monde où chaque individu aurait accès librement à la somme de toutes les connaissances humaines. C'est ce que nous faisons ». Jimmy Wales se plaît à rêver d'une émancipation des peuples via cet outil accessible à tous. Un éventuel excédent de dons pourrait être affecté à des projets de bibliothèques et médiathèques informatisées dans les pays en développement. L'enjeu paraît tel que les autorités chinoises ont un temps bloqué l'accès au site, avant de se rétracter. Déjà des projets d'impression du contenu intégral de la Wikipédia sont en cours. Dans la masse des utopies technologiques (combien de révolutions techniques doivent nous offrir un monde meilleur, débarrassé des guerres et de la misère ?), celle-ci dispose d'arguments crédibles et d'un soutien massif. Et son histoire ne fait que commencer...
Cet article est paru dans Interdépendances n°61 - Deuxième trimestre 2006.
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