L'addiction

Les nouveaux enjeux

Addiction. Ce terme anglais est généralement traduit par dépendance. L'étymologie latine d'addiction est « ad-dicere », ce qui évoque la relation de dépendance et de subordination entre maître et apprenti. L'étymologie vient aussi du latin tardif « addictio » qui signifie « contrainte par corps » : donner son corps en gage d'une dette. La meilleure traduction française du terme serait sans doute « être accro à ».

L'ADDICTION EST, en d'autres termes, une dépendance forte dont on peut difficilement se libérer. « Le concept d'addiction, écrit Patrick Pharo, directeur de recherche au CNRS, désigne en effet une situation dont la principale caractéristique est le désir incoercible (craving) qui a pour effet de donner à la recherche du produit ou de l'objet, quel qu'il soit, un rôle central et envahissant dans la vie de l'individu, au détriment de tout autre intérêt » (Nouvel Observateur, hors-série, Les nouvelles addictions, mai-juin 2005, p. 8). De quelles dépendances s'agit-il ? Et comment la notion d'addiction aide-t-elle à les penser ?

Ces dépendances sont nombreuses. Il s'agit bien sûr des drogues, c'est-à-dire des produits psychotropes interdits. Il s'agit encore de la dépendance à l'alcool, psychotrope puissant mais autorisé, ou encore de la dépendance au tabac, et plus encore, à la cigarette comme geste ponctuant le quotidien. Il s'agit de la dépendance excessive au travail, que l'on peut appeler le « surtravail ». Il peut s'agir aussi de la dépendance excessive et compulsive aux achats, aux jeux vidéo, au casino, à la collectionnite, à la bibliophilie. Ou encore de la dépendance à internet, à la pornographie, à l'information (de « dernière minute » ou bien « en boucle »). Il peut aussi s'agir de la dépendance extrême au conjoint, etc. Ces derniers registres relèvent des « toxicomanies sans drogue » définies par Otto Fenichel (1897-1946) dans les années quarante.

Quid de l'addiction

Les champs de l'addiction paraissent donc très larges. Il est à noter que, par exemple, la notion d'addiction à internet a d'abord été développée pour montrer le caractère peu sérieux et passe-partout de la notion d'addiction avant que l'on constate, à l'évidence, que la cyberaddiction existe et constitue un problème de psychopathologie. Devant la multiplicité des objets ou pratiques possibles d'addiction, des classifications sont nécessaires. Les objets peuvent être licites ou non (alcool ou drogues). Ils peuvent être des substances modifiant l'état physique et psychique ou des pratiques modifiant cet état à haute dose, tel le sport, le jeu compulsif, les addictions alimentaires. Produits ou pratiques : c'est donc une première distinction. Mais peu de produits sont toxiques en soi. Ainsi, par exemple, les médecins s'accordent sur le fait que boire modérément du vin ne pose pas de problème : c'est une question de quantité. Laquelle et pour qui ? Qu'est ce que la « modération » en ce domaine comme dans d'autres ? C'est là que les choses se compliquent. Il en est de même pour les pratiques. Le sport de haut niveau, la sexualité intensive, le goût des collections ne sont pas des pathologies en soi. A quelles conditions le deviennent-elles ? C'est là une question d'organisation psychique. Toute énergie investie quelque part ne l'est pas ailleurs. Quand une fonction essentielle de la vie n'est plus investie (par exemple ne plus aller travailler par envie irrépressible de se livrer à la boisson, ou au jeu, ou à une sexualité débridée), alors il y a addiction. Ce n'est pas une pratique qui est en soi addictive, c'est lorsqu'une emprise irrésistible s'instaure qu'il y a addiction.

L'addiction est ainsi un usage toxique d'un produit ou d'une pratique et, par là, d'une sensation. Il ne suffit pas de dire que l'addiction provoque une dépendance dont on ne peut se libérer. Car la vie est faite de dépendances qui ne sont pas toutes, loin s'en faut, pathologiques. Il y a même, à l'inverse, une pathologie du « bougisme », de l'incapacité d'assumer dans la durée aussi bien des liens affectifs, amicaux, que des engagements spirituels, éthiques ou idéologiques durables. En résumé, l'addiction est moins une dépendance à des toxiques qu'une dépendance toxique à de multiples usages. C'est avant tout une façon de conjurer l'attente, et l'angoisse de l'attente (toute attente, y compris celle d'un événement agréable peut générer de l'angoisse). C'est aussi une façon de se passer du désir en le télescopant et en l'anticipant.

Un système de valeurs défaillant

Le désir est un « briseur de souci », dit le psychanalyste Paul-Laurent Assoun. Or l'addiction est forçage du désir. Elle est un montage, un bricolage d'une jouissance qui vise à prendre la place du manque constitutif de tout être-au-monde. On peut le dire autrement : l'addiction opère une transformation d'un manque à être en un manque à avoir. L'addiction à certains produits ou pratiques vient d'une fragilité émotionnelle et accroît cette fragilité émotionnelle. A propos de la cocaïne, Mario Sanchez, co-auteur de l'ouvrage Qu'avons-nous fait des drogues ? (Autrement, 2004), écrit : « Les consommateurs pensent que leur problème réside dans le produit dont ils sont dépendants. Ils pensent aussi que c'est une question de volonté, de déclic. Ils sont incapables de réaliser que le problème se situe, très majoritairement, dans l'instabilité neurobiologique que le produit a créée en eux » (Le Nouvel Observateur, ibid., p. 46). L'addiction est ainsi vulnérabilité à la sensation du monde. Elle est en un sens excès de relation sensitive au monde, ou plutôt réaction à cet excès. L'addiction est la conséquence de l'insuffisante force ou de l'absence d'un système de valeur personnel, système permettant une « mise en ordre » des sensations du monde et leur intégration à soi. Si l'addiction est en effet « absence de contrôle de soi » (Pascal Engel), le contrôle s'exerce toujours par rapport à quelque chose. Il est bien évident que « se contrôler » n'a de sens que si on sait comment on entend « se tenir dans le monde » et pourquoi. Ne pas se contrôler (boire trop, dépenser trop...) indique sans doute une défaillance de la volonté : akrasia (absence de volonté, faiblesse de la volonté en grec). Mais, là encore, si la volonté est capacité de créer l'événement de vouloir (voir la notion de volition chez Joëlle Proust, La nature de la volonté, Folio-Gallimard, 2005), ce vouloir est toujours un « vouloir quelque chose ». Chacun veut en fonction de ce qui, pour lui, vaut (du verbe valoir, valoir quelque chose, valoir la peine et même, pour être tout à fait précis, valoir la peine de se donner de la peine). André Guigot écrit justement : « Ce ne sont pas nos aptitudes qui montrent ce que nous sommes, ce sont nos choix » (La sagesse des jours. Petite philosophie de la semaine, Milan, 2006, p. 133).

Un besoin de compenser

L'addiction compense aussi une incertitude identitaire. Dans le cas des achats compulsifs, souvent vestimentaires, c'est particulièrement net. « C'est d'abord son âme que l'on cherche à habiller, écrit le sociologue Guillaume Erner. Le syndrome d'achat compulsif s'origine dans le désir frénétique de devenir soi-même » (Le Nouvel Observateur, ibid., p. 54). La relation amoureuse, quand elle est addictive, c'est-à-dire dépendance compulsive, illustre bien aussi cette incertitude identitaire. Dans ce type très particulier de relation d'amour, chacun des deux recherche le « coup de foudre », le « flash », l'émotion intensifiée que l'on appelle parfois cristallisation. « Ce que j'appelle cristallisation, écrit Stendhal, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections » (De l'amour, 1822). C'est dire de quelle construction idéaliste et au fond narcissique il s'agit. Dans l'addiction amoureuse, chacun recherche une passion forte qui donne, « enfin », l'impression de vivre. La dimension ordalique s'ajoute parfois à la recherche de l'intensité : c'est la dimension du « qui j'ose aimer » : un prisonnier, un terroriste, une prostituée, etc. Il intervient là une dimension sacrificielle, conséquence de traumatismes non surmontés et d'une fragilité identitaire.

L'addiction, comme toute notion, est construite. Elle révèle les contradictions de l'homme des sociétés libérales. D'un côté, ces dernières prônent le principe de plaisir, car le plaisir se consomme et la société a besoin de consommateurs toujours plus nombreux et consommant toujours plus. D'un autre coté, elles imposent un code de contenance de soi - un code à défaut d'être une morale -, un code de maintien de soi, de tempérance, au nom de l'« insertion », de l'efficacité productive, du professionnalisme, et cela sans référence religieuse, ni même sans référence surplombante à une « société bonne » au sens d'Aristote, mais au nom, précisément, de l'autonomie de soi.

C'est la difficulté que résumait André Gide : « Effrayante, disait-il, une liberté que ne guide pas un devoir ». Or, l'injonction contemporaine est à la fois d'être soi-même, « en toute liberté », et d'être conforme au système, c'est-à-dire économiquement compatible (les technocrates diraient : dans les critères d'employabilité). La contradiction est évidente : en bonne logique, il n'y a que dans la conception religieuse d'un monde d'ici-bas imparfait que l'usage parcimonieux des plaisirs et biens de ce monde a un sens. Cela n'a plus de sens dans une société laïque. Si le soi est autonome, on ne voit pas très bien au nom de quoi chacun n'aurait pas le droit d'abuser de soi, de son corps, de sa santé, de sa sexualité ou, pourquoi pas, de son porte-monnaie (cf. la « fièvre des achats compulsifs »). C'est pourquoi l'addiction est le signe de la souffrance générée par l'idéologie de l'autonomie et par la contradiction interne entre celle-ci et la normalisation sociale des sociétés marchandes productivistes.

Maîtriser son destin

Paradoxalement, l'addiction, si elle est, à un certain niveau, un manque de contrôle, est aussi, et plus profondément, une ambition d'un contrôle et d'une maîtrise. L'addiction est une recherche d'événement maîtrisé. C'est ainsi tout le contraire du « laisser-aller ». Exemple : le collectionnisme, c'est-à-dire l'addiction à l'édification d'une collection, pour ne pas être forcément pathologique, montre bien la place de la recherche de la maîtrise. Chercher à avoir tous les timbres d'un pays, ou toutes les œuvres d'un écrivain dans toutes les éditions, c'est bien évidemment un rêve de maîtrise. L'addiction au sport, l'addiction aux conduites à risque, l'addiction au travail le montrent aussi : l'addiction est une angoisse devant l'incertain et ainsi souvent une fuite en avant, une volonté de programmer l'incertitude pour ainsi la maîtriser. Il y a donc une contradiction intime dans le vécu de l'addiction. C'est pourquoi il y a une souffrance, et c'est pourquoi il y a simultanément dépendance et compulsion. En d'autres termes, le souhait de maîtriser son destin, le rêve de toute-puissance aboutit paradoxalement à un dessaisissement du contrôle le plus élémentaire de son comportement.

L'addiction aux médicaments de l'humeur est la figure type de l'addiction ainsi comprise. Médicaments pour ne pas être trop triste, pour ne pas être trop angoissé, la question n'est pas ici celle de leur efficacité réelle (pour être attestée on sait aussi qu'elle peut être parfaitement décalée par rapport à l'effet attendu). La question est l'irruption de l'idée qu'il est normal pour chacun d'agir sur la tonalité de son rapport au monde. L'addiction devient ainsi le reflet de l'obsession d'être performant. Comme le dit l'anthropologue David Le Breton, « le corps n'est plus le destin, (...), [il devient] une esquisse à corriger » (Le Nouvel Observateur, ibid., p. 71). En ce sens ce ne sont pas seulement les addicts qui posent problème, c'est aussi toute la conception de l'homme et de sa perfectibilité infinie.

Jean-Marie Legrand

3 réactions

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Réaction de DUPONT Adrien le 21/01/2009 à 16:28

je suis tombé par hasard sur cet article car je me posais la question
qu'est-ce qui rend certains jeux addictif et d'autres non ?

Réaction de Suzanne le 01/02/2008 à 03:07

L'addiction serait trouver au désir son objet immédiat, qui réduit ou tue le temps du passage, de l'accès, des possibles.Un désir contenu dans son énoncé, un temps foetal, parfait."Avoir" et non "être".

Réaction de mfl le 07/01/2008 à 19:47

article qui m'a ouvert les yeux car il a le mérite non pas d'expliquer mais de donner du sens à l'adiction. Or si je comprends le sens de mon adiction, je peux déplacer l'addiction, me semble-t-il

Cet article est paru dans Interdépendances n°61 - Deuxième trimestre 2006.

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