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Séminaires en montagne ou  crèche à la Goutte-d'Or ?

Mêmes financements, mêmes règlements, mais l'entreprise Babilou et l'association Crescendo n'ont pas les mêmes logiques dans la gestion de leurs crèches.

LES ENFANTS ET LES PARENTS sont accueillis dans un espace moderne et lumineux. Des pièces spacieuses et ludiques sont à leur disposition : mur de découvertes, salle de motricité... ainsi qu'un grand jardin de 150 m2. » Non, ce texte promotionnel ne décrit pas l'élégant jardin d'enfant d'une hôtellerie de luxe ; il vante les services de Babilou, « spécialiste petite enfance », une société créée en 2003 et qui propose en région parisienne jardins d'éveil, crèches d'entreprise et collectives. La démarche est nouvelle. D'après la Caisse nationale d'allocations familiales, les crèches collectives sont encore largement dominées par les communes : près de 90 % des établissements sont gérés directement par des municipalités, le reste étant tenu principalement par des associations mais aussi, depuis 2004, par quelques entreprises privées.

Pallier le manque de crèches

C'est la Conférence de la famille de 2003 qui a instauré cette possibilité nouvelle. Le ministre Christian Jacob désirait l'ouverture de 20 000 nouvelles places en crèches. Mais comment faire ? Le gouvernement a, notamment, opté pour cette petite révolution : ouvrir le secteur aux sociétés à but lucratif. Certes, quelques entreprises privées proposaient déjà, ici et là, des établissements flambant neufs, mais sans recevoir aucune subvention. D'où des tarifs, évidemment, prohibitifs – 62 euros la journée, par exemple, chez Amstragram, à Paris 16e. Mais voilà, depuis 2004, les sociétés sont désormais autorisées à obtenir des financements publics pour leurs crèches. Comme les associations. De plus, des 200 millions d'euros mobilisés par le gouvernement pour financer son « Plan crèche », 20 % ont été dégagés pour « financer le suivi et l'accompagnement des projets de crèches privées ».

Babilou, notamment, s'est donc jetée dans la brèche. Gérant déjà un « jardin d'éveil » à Boulogne-Billancourt, ou une crèche inter-entreprises à Levallois-Perret, la société ouvre dès 2005 à Rueil-Malmaison un établissement financé comme une crèche associative. Puis cinq autres, en région parisienne. A chaque fois, la Caisse d'allocations familiales (Caf) peut couvrir jusqu'à 80 % du coût d'investissement (1). Quant aux frais de fonctionnement de chaque berceau, la Caf en finance les deux tiers, aux côtés des parents, qui participent en fonction de leurs moyens. Le tiers restant peut être à la charge de la ville, ou encore du conseil général. Les financements sont exactement les mêmes chez Crescendo, cette association qui propose 13 structures d'accueil de petite enfance, à Paris et Beauvais, et qui a rejoint le Groupe SOS en 2004.

En contrepartie, bien sûr, la société privée est tenue de respecter les mêmes obligations que les prestataires traditionnels. Les financeurs ont naturellement un droit de regard sur le fonctionnement de la crèche ; les parents doivent également trouver les mêmes tarifs que dans une crèche municipale ou associative.

Une différence de moyens

Pourtant les règles du jeu diffèrent à plusieurs points de vue. Une entreprise comme Babilou peut se permettre des investissements copieux. D'après le PDG Rodolphe Carle, « avant chaque ouverture de crèche nous commençons par recruter une directrice, trois mois à l'avance. Elle est alors chargée de constituer une équipe soudée, à laquelle nous proposons un mois de formation, et un séminaire, par exemple à la montagne... C'est une dépense lourde, mais qui doit permettre un bon démarrage de la structure, d'accueillir les professionnels dans de bonnes conditions, ce qui contribue à éviter le turnover ». A l'inverse une association telle que Crescendo n'a pas les moyens d'engager de tels frais de personnels avant l'ouverture d'un centre. Cela ne l'empêche pas d'attacher « une importance particulière au recrutement de l'équipe, à sa prise de fonction avant l'ouverture de la structure et à la mise en place d'une formation commune préalable », comme le souligne sa directrice générale, Céline Legrain. Du reste, cette structure s'est aussi constituée pour reprendre les établissements souvent vétustes, et à l'époque mal gérés, d'une ancienne association qui proposait plus de 200 places à Paris. La logique n'est donc pas la même : alors que Babilou investit en masse pour créer de nouveaux établissements, Crescendo vise également la reprise de structures existantes mais en difficulté.

Recherche de profits

Problème : si Babilou peut risquer une lourde mise de départ et attirer des capitaux privés, comment peut-elle donc espérer en tirer des profits ? Voilà bien la crainte suscitée par l'arrivée des entreprises privées dans le secteur des crèches collectives. Vont-elles refuser systématiquement les nourrissons de moins d'un an, trop demandeurs en personnels ? C'est bien le cas d'un « jardin d'éveil » de Babilou, mais pas de ses crèches collectives ouvertes pour Rueil-Malmaison ou Issy-les-Moulineaux. Doivent-elles donc vendre des prestations en option pour les enfants de parents fortunés ? Rodolphe Carle avance une toute autre perspective : « Pour chaque crèche nous obtenons à chaque fois une petite marge des communes ; en échange de quoi elles disposent en quelques semaines d'un service qui fonctionne, et évitent d'avoir à salarier un chargé de projet. C'est gagnant-gagnant ! A nous ensuite de faire des économies d'échelle avec un vaste réseau d'établissements. »

Crescendo, naturellement, ne vise pas le profit. Comme toute association, elle n'a aucun but lucratif ; voilà qui lui permet de développer une toute autre logique. Comme l'explique Céline Legrain, « Crescendo va reprendre une structure multi-accueil dans le 18e arrondissement. Elle était fermée depuis deux ans et aucune entreprise n'a répondu aux sollicitations de la mairie de Paris pour cet établissement situé à la Goutte-d'Or... C'est sans doute une limite des sociétés, elles ne vont pas forcément s'implanter dans des quartiers difficiles, où le travail peut être rendu plus délicat par la présence de familles en situation précaire »... Impératif de rentabilité oblige.

Entre fond et forme

De cette différence d'objectifs naissent aussi des cultures assez éloignées. Une société privée telle que Babilou soigne son site internet, contrôle sa communication, peaufine son image... Olga Trostiansky, l'adjointe au maire de Paris chargée des familles et de la petite enfance, avoue certes « manquer de recul pour pouvoir dire qui, des associations ou des entreprises, répond le mieux à nos appels d'offres ». Et pour cause : la première crèche collective ouverte par une société pour le compte de la ville ne fonctionne que depuis l'automne 2005. « Mais il est certain que les entreprises présentent de beaux projets. Alors que certaines associations peuvent fournir parfois des budgets mal ficelés, des documents mal remplis, les sociétés ont les moyens d'investir sur la présentation. Ceci étant dit, il est certain qu'à la mairie de Paris, les associations font partie de notre culture et de notre projet politique. Mais puisque la loi a ouvert le marché aux entreprises, je suis ouverte – tout en restant vigilante : elles doivent fournir la même qualité d'accueil, et les mêmes conditions au personnel. »

A Courbevoie, en tout cas, une élue de droite se dit « ravie » d'avoir fait appel à Babilou, qui a été choisie car « cette entreprise collait le mieux à notre cahier des charges ». A l'inverse, à Nanterre, le maire-adjoint socialiste Philippe Lacroix rejette les « crèches marchandes » : notamment car elles « sont, pour l'essentiel, payées par la puissance publique, au travers de crédits d'impôts sur les sociétés et de subvention des Caisses d'allocations familiales. Il y a quelque chose d'immoral que notre argent, à nous tous, serve aux bénéfices de quelques actionnaires » (2). Même si en France les places manquent encore cruellement en crèche, la gestion de ce service public par des sociétés privées n'a pas fini de faire débat...

Olivier Bonnin

(1) Les collectivités territoriales peuvent aussi participer aux investissements en crèche.

(2) Radio-bleue Ile-de-France, janvier 2006.

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Cet article est issu du dossier Services aux personnes - Le match Capitalisme vs Economie sociale - paru dans Interdépendances n°61 - Avril 2006.

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