Patrick Viveret rédacteur en chef invité !
Le philosophe Patrick Viveret est le rédacteur en chef invité du prochain numéro d'Interdépendances (sortie début...
Solidarité numérique
Quoi de mieux qu'un ordinateur connecté au web (surnommé la plus grande bibliothèque au monde) pour permettre au plus grand nombre d'accéder à la culture, à l'information ?
Alors que les pays occidentaux se targuent chaque mois d'avoir de plus en plus de concitoyens connectés à Internet (près de 37 % en France au 4e trimestre 2004) ; alors que près de 50 % des foyers ont un ordinateur, on constate que la situation dans les pays émergents est loin d'être aussi idyllique. L'exemple le plus frappant en la matière est celui du continent africain, qui ne représente que 2 % des internautes (2) alors qu'il représente 12 % de la population mondiale. Beaucoup diront que les pays en voie de développement ont des chantiers en cours beaucoup plus importants à mener, que ce soit en matière de développement économique, d'amélioration de la démocratie, voire tout simplement de mise en place de réelle démocratie, pour sortir des tréfonds des classements en matière de PIB par habitant ou encore d'Indice de développement humain. Reste que de nombreuses études démontrent que l'accès à l'éducation et à la culture des plus jeunes est primordial pour le développement économique, démocratique et social d'un pays. Or, quoi de mieux qu'un ordinateur connecté au web (surnommé la plus grande bibliothèque au monde) pour permettre au plus grand nombre d'accéder à cette culture, à ces informations ? De nombreuses ONG, associations et gouvernements se sont attelés à fournir ces technologies à une majorité de personnes, en mettant en place de vastes programmes.
Une équipe du MIT (Massachusetts Institute of Technology) aux Etats-Unis, placée sous la houlette du chercheur Nicolas Negroponte, s'est lancée dans une initiative très ambitieuse : doter le plus d'enfants possible d'un ordinateur portable dans l'objectif de « donner aux enfants à travers le monde de nouvelles opportunités d'explorer, d'expérimenter et de s'exprimer ». Structurée autour d'une association à but non lucratif, l'équipe de Nicholas Negroponte a tenté de faire face aux nombreuses contraintes de ce projet et a pu présenter, en janvier 2005, lors du forum économique mondial de Davos en Suisse, le « One Laptop Per Child project » (OLPC). L'Inde et le Brésil ont été très intéressés dès le départ. Mais de nombreux observateurs se sont montrés plus que réservés quant à la faisabilité de ce projet. En effet, comment prétendre mettre à disposition un ordinateur pour chaque enfant, alors que les gouvernements de ces pays ne sont pas forcément à même de pouvoir payer une éducation décente à ces enfants et que le prix moyen d'un ordinateur actuellement se situe aux alentours de 1 000 euros, alors que le SMIC au Sénégal est de 61 euros par mois ?
La principale contrainte a donc été de réaliser un ordinateur coûtant le moins cher possible, sans être un sous-produit, permettant de naviguer sur Internet, d'envoyer des mails, de faire du traitement de texte, du tableur, de consulter une encyclopédie. La deuxième contrainte a bien sûr été de s'adapter aux infrastructures existantes, à savoir les réseaux téléphoniques et électriques qui, dans de nombreux pays, sont soit inexistants, soit dans un piteux état. Il a fallu également, bien qu'à un degré moindre, s'adapter à la dureté de certains climats, avec des taux d'humidité pouvant frôler les 95 % ou encore des atmosphères remplies de poussière. Sur la contrainte de prix tout d'abord, l'équipe est partie du principe que pour limiter au maximum le coût de la production, il fallait tout d'abord réaliser des économies d'échelles. L'OLPC a donc proposé que ce produit soit acheté en très grandes quantités par les gouvernements (le Brésil a par exemple commandé 15 millions d'ordinateurs il y a quelques semaines), pour être ensuite distribué dans les écoles. En dehors du poste matériel, le principal coût concerne bien sûr la partie logicielle. OLPC s'est tout naturellement tourné vers le monde du « libre », que ce soit pour la partie système d'exploitation avec Linux, ou pour la partie logicielle. Sur ce point, les discussions sont encore en cours pour savoir quels types de logiciels seront installés, pouvant aboutir à des solutions open source car gratuites. Le système d'exploitation Linux est gratuit, contrairement à une licence Windows XP qui, même en licence éducative, coûte 49 dollars. D'autre part, Linux consomme très peu de ressources matérielles et n'oblige pas à avoir un matériel totalement surdimensionné par rapport aux besoins, comme c'est le cas par exemple de l'industrie actuellement. Reste l'épineux problème de la présence d'électricité. En effet, dans de nombreux pays, on est encore loin de trouver des prises électriques partout... C'est pourquoi l'équipe du Media Lab a mis en place, en parallèle d'une alimentation traditionnelle par secteur, un système astucieux de recharge de la batterie grâce à une manivelle qui, actionnée par l'utilisateur pendant une minute, permet une autonomie d'une dizaine de minutes. Les équipes de l'OLPC ont aussi planché pendant de longs mois sur un écran révolutionnaire qui s'adapte à la luminosité ambiante et qui permet de réduire ainsi la consommation électrique.
Dans de nombreux pays émergents, le nombre de connexions Internet est encore très limité, presque strictement cantonné aux zones urbaines ou, dans les zones isolées, chez les riches familles dotées de connexion satellite. Pour contrecarrer ce phénomène, deux jeunes Français, Yannick Gaillac et Christopher Huchon – cofondateurs à Londres de Kolam Partnership – ont eu l'idée de mettre en place des lampadaires reliés par ondes radios et dotés de panneaux solaires, d'une borne WIFI et de prises électriques. La première expérience s'est déroulée au Cameroun. Mis au point, à Singapour, par la société Nex-G Systems, ce système a un potentiel énorme : relié par ondes hertziennes à Internet, ce réseau de pylônes développe un maillage assez serré d'accès Internet, qui permet à la population de se connecter. Pour Yannick Gaillac, il permettrait aussi, à terme, de créer des cybercafés offrant à la population un accès Internet moyennant un prix faible, et susceptibles également de devenir des espaces multimédias dispensant formation et autres cours d'informatique. Les premiers pylônes devraient être construits à Douala, au Cameroun, à la rentrée, et des accords de partenariats sont en cours avec le Qatar, la Chine, le Nigeria... Outre l'accès à Internet, le système possède également toute une série d'avantages dans différents autres domaines. Par exemple, il permet aux vendeurs ambulants d'avoir une source d'électricité gratuite et non polluante (beaucoup utilisent des lampes à pétrole) ; à la population d'avoir des rues éclairées, ce qui améliore la sécurité dans les villes ; aux utilisateurs de téléphone portable de pouvoir recharger leur batterie quand ils ne disposent pas d'électricité chez eux... Finalement, ces contraintes inhérentes au faible pouvoir d'achat des pays concernés et à l'insuffisance des infrastructures locales ont amené les chercheurs à trouver des solutions en parfaite adéquation avec une optique de développement durable, avec une utilisation des énergies renouvelables, une adéquation entre besoins et services... Un modèle à suivre dans le domaine des nouvelles technologies en France ?
Cet article est paru dans Interdépendances n°62 - Juillet 2006.
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