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Réduction des risques

Le Subutex® dans la tourmente

« C'est toujours pareil, on remet les verrous du côté des usagers. » Perlette Petit

10 ans après son introduction sur le marché, en 1996, et malgré la reconnaissance de son efficacité dans la politique de réduction des risques liés à l'usage de drogues, le médicament buprénorphine (Subutex®) est menacé dans son accessibilité par une demande de la Mildt de le classer comme stupéfiant. Un séisme dans le milieu de la lutte contre la toxicomanie.

Lutter contre le mésusage et le trafic, tels sont les deux principaux arguments présentés par la Mildt (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) pour justifier de sa demande. Une demande qui, d'ailleurs, selon le Conseil national du sida (1), « répond à un souhait du ministère de l'Intérieur ». Logique sécuritaire et logique sanitaire se retrouvent à nouveau confrontées...

Une efficacité contestée

La nouvelle a fait bondir l'ensemble des intervenants en toxicomanie. Il faut dire que cette demande est la deuxième attaque en six mois contre la réduction des risques (2). Tous s'accordent à souligner l'inefficacité de la mesure proposée par rapport aux objectifs visés, ces derniers étant d'ailleurs eux-mêmes remis en question. « Le mésusage ne concerne qu'une petite partie des usagers de drogues », souligne Anne Coppel, sociologue et présidente d'honneur de l'Association française pour la réduction des risques (AFR). Le mésusage consiste à utiliser le produit – disponible sous forme de comprimés – de manière détournée, en se l'injectant par exemple, dans le but d'en accentuer l'effet. Pour Anne Coppel, « ce n'est pas en changeant le statut du médicament que l'on résout ce problème ». Selon elle, la solution se trouve dans la qualité de la relation médecin-patient. « Il faut que les généralistes prennent le temps de comprendre, d'accompagner et de soigner au plus juste ces patients très particuliers », plaide-t-elle. « C'est au niveau de la formation des médecins que l'effort doit porter », complète Sylvie Justin, directrice générale de SOS Drogue International. Quant au trafic, l'ensemble des intervenants en toxicomanie s'accordent à dire que là aussi, la mesure proposée est un peu radicale. Sylvie Justin précise que si le trafic n'est pas négligeable en volume, il n'est le fait que d'un très faible pourcentage d'usagers : « Pour une poignée de personnes qui trafiquent, cela reviendrait à pénaliser toutes celles qui ont besoin de ce médicament pour retrouver une démarche de soin, une vie normale. D'autres outils pourraient être utilisés ou développés, notamment par le biais de l'assurance-maladie qui devrait surveiller et interdire les multi-prescriptions ». « En 2004, l'assurance-maladie a mis en place un système de contrôledes prescriptions abusives ou trop nombreuses, qui sont souvent détournées pour le trafic, ajoute le Docteur Catherine Péquart, psychiatre et directrice médicale de l'association Charonne et membre de l'Anit (Association nationale des intervenants en toxicomanie). Ce système peut encore être développé, mais il a prouvé son efficacité. » Par ailleurs, le classement d'un produit comme stupéfiant n'en réduirait pas forcément le trafic : « L'exemple du sulfate de morphine, que l'on trouve encore beaucoup dans le quartier de la Goutte d'Or, est à cet égard probant », précise Anne Coppel.

« Une offensive idéologique »

Mais plus que l'inutilité de ce projet, ce sont les conséquences néfastes qu'il aurait sur l'accès aux soins des usagers de drogues qui révoltent les acteurs de terrain. Car classer la buprénorphine comme stupéfiant, c'est en complexifier la gestion des stocks et la délivrance au niveau des pharmacies. Quant aux usagers, ils devront pouvoir apporter à toute heure la preuve qu'ils possèdent bien une ordonnance pour ce médicament, sous peine d'être arrêtés pour trafic de stupéfiants. Autant de freins à l'accès à ce médicament, élément important de la politique de réduction des risques qui, en dix ans, a pourtant largement fait la preuve de son utilité en terme de santé publique. En supprimant le symptôme de manque aux opiacés, la buprénorphine permet en effet le traitement des dépendances, l'adoption de comportements de prévention contre le VIH/sida, les hépatites virales et les maladies transmissibles par le sang, ainsi que l'observance aux traitements de ces maladies. L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) elle-même, suite à la réunion du comité d'experts chargé du classement des produits psychoactifs en mars dernier, s'est positionnée contre le classement de la buprénorphine dans la liste des stupéfiants, « eu égard aux effets négatifs que cela pourrait avoir sur l'accessibilité du produit » (1). Le CNS, quant à lui, déplore « une remise en cause des bénéfices récents de notre politique sanitaire des drogues et plus généralement de la politique de réduction des risques » (1). Valère Rogissart, vice-président de l'AFR et directeur de Sida-Paroles, s'étonne que la Mildt se positionne à contre-courant de ces instances dont l'importance politique et symbolique est loin d'être négligeable et qui, bien que non spécialistes de la toxicomanie, défendent le Subutex®. « Nous avons affaire à une offensive idéologique contre la réduction des risques », résume Fabrice Olivet, d'Asud.

Le reflet d'un certain projet social

« C'est toujours pareil, on remet les verrous du côté des usagers », s'indigne Perlette Petit, directrice de l'association Charonne. « Limiter l'accès aux soins, c'est exclure les personnes qui vont mal, ajoute Anne Coppel. Par ailleurs, il ne faut pas confondre “mésusage” et “trafic”. Le mésusage relève de la clinique, tandis que le trafic relève d'un meilleur contrôle des poly-prescriptions. » Maryse Bellucci Dricot, déléguée régionale SOS DI, fait la même analyse : « Cette proposition surfe sur la confusion courante et volontaire entre “mésusage” et “trafic”. La lutte contre le trafic doit être l'objet de contrôles de la part des instances adaptées. L'intervention en toxicomanie doit se concentrer sur la question des pratiques. Cette proposition de classification est une nouvelle illustration d'un certain projet social à destination des populations vulnérables ». « Pénalisation de la misère », « attaque contre la précarité sociale et la pauvreté »... : les associatifs considèrent unanimement cette attaque contre le Subutex® comme le reflet d'un projet social spécifique, qui s'inscrit dans une logique sécuritaire basée sur la répression et la délation. Et dans cette lutte contre l'insécurité, l'Etat se focalise sur ce qui se voit le plus : les personnes qui vont le plus mal. Le CNS lui-même dénonce « la confusion et la contradiction trop fréquentes entre les actions de préservation de la santé publique et celles visant la sécurité publique ». Il n'est pas étonnant dès lors pour certains que ce projet, dans son organisation, pose un problème démocratique : « Ce projet va à l'encontre du consensus du secteur de la toxicomanie », déplore Mustapha Benslimane, directeur d'un CSST. « Il n'y a plus de débat possible », conclut Fabrice Olivet. Les suppositions sur l'origine d'une telle proposition vont bon train parmi les acteurs de terrain, mais là n'est pas l'essentiel. Au mois de mai dernier, lors de la toute première conférence internationale sur le VIH/sida en Europe de l'Est et en Asie centrale qui s'est déroulée à Moscou (3) – un événement –, le modèle occidental, et notamment français, de réduction des risques a été présenté par les experts locaux et internationaux comme l'exemple à suivre, comme LA solution pour des pays où la situation sanitaire et sociale des usagers de drogues est désastreuse. Qu'allons-nous leur dire ?

Juliette Troussicot

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Cet article est paru dans Interdépendances n°62 - Juillet 2006.

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