Entretien avec Jean-Pierre Dubois

« Les droits sociaux s'arrachent par le combat politique »

Bientôt cent ans. Depuis l'affaire Dreyfus jusqu'au soutien aux sans-papiers, la Ligue des droits de l'Homme affiche presque un siècle de combats pour tous les droits fondamentaux. Et notamment sociaux. Surtout depuis l'élection de Jean-Pierre Dubois, 54 ans, professeur de droit constitutionnel, à la présidence de la Ligue...

Depuis quand la Ligue des droits de l'Homme défend-elle, également, les droits sociaux ?

Jean-Pierre Dubois : Dès sa création en 1898, en pleine affaire Dreyfus, la Ligue s'est fondée sur la Déclaration de 1789 et ses droits civils et politiques, mais aussi sur la Déclaration de 1793, qui comportait déjà le droit au secours public et le droit à l'instruction. Puis en 1903, la Ligue s'est engagée explicitement à défendre ces droits sociaux. Près d'un tiers des ligueurs sont alors partis, mais nous sommes depuis restés fidèles à cet engagement. Ces vingt-cinq dernières années, la crise sociale est telle que nous en faisons une thématique forte. Notre dernier congrès avait pour thème « Travail et droits de l'Homme ». Nous défendons l'idée de « citoyenneté sociale » : d'une part, pour que la citoyenneté ne soit pas que formelle, il faut obtenir des conditions de vie minimales ; ensuite, la citoyenneté n'est pas uniquement un rapport avec le politique, elle s'exerce aussi dans l'entreprise, face aux services publics, en associations... C'est d'ailleurs à ce titre que nous nous intéressons aux acteurs de l'économie sociale et solidaire tels que le Groupe SOS. Non seulement ces acteurs rendent les droits sociaux effectifs, mais en plus ils s'engagent pour la citoyenneté sociale.

Aujourd'hui, comment défendez-vous les droits sociaux ?

J.-P. D. : Alors que nous intervenons de manière assez autonome pour la défense des droits civils et politiques, nous veillons à nous mobiliser avec nos partenaires naturels lorsqu'il s'agit de promouvoir les droits sociaux. Ainsi, pour le droit au travail, nous agissons de concert avec les syndicats. Pour le droit au logement, en revanche, nous sommes plus en première ligne. En tout cas, pour nous, c'est le mouvement civique et social qui compte. Globalement il est plus difficile de faire respecter les droits sociaux que les droits civils et politiques. On peut aisément agir contre la violation d'une liberté – une réunion interdite, par exemple, ou des violences policières. Contre les inégalités sociales, les solutions sont plus compliquées. Elles nécessitent une action politique.

Ainsi que des actions judiciaires ?

J.-P. D. : Il peut certes arriver que ces droits sociaux se défendent devant les tribunaux – comme nous l'avons fait pour l'Aide médicale d'Etat, par exemple. Et il est clair qu'il faut prévoir des

contraintes et des sanctions pour les défendre. Mais les mécanismes juridiques ne suffiront jamais pour faire avancer les droits sociaux. Ces derniers s'arrachent par le combat politique, par la mobilisation des citoyens, des salariés, des consommateurs... Ces mouvements-là sont irremplaçables.

Olivier Bonnin

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Cet article est issu du dossier Droits de l'homme et exclusion paru dans Interdépendances n°62 - 3e trimestre 2006.

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