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La magie indienne à Paris
"Nous voulons que nos clientes aiment nos vêtements pour ce qu'ils sont, pas pour la manière dont ils ont été fabriqués."
Pour Sophie, sa soeur Camille et leur amie Elodie, le commerce équitable est le meilleur moyen de mettre en oeuvre leur « volonté de faire des jolies choses et de les faire bien ». « Faire bien » sur le plan qualitatif, mais aussi et surtout sur le plan éthique. Respecter l'homme et l'environnement en utilisant des lieux de production qui garantissent des conditions de travail dignes et un salaire juste, tout en recourant à des matières premières écologiques, c'est une façon pour ces trois Fées de « rendre à l'Inde toute la magie qu'elle nous offre ».Aucune des trois n'avaient d'expérience dans la création d'entreprise, ni de véritables connaissances dans l'industrie textile. Sophie faisait de la communication, Camille du graphisme, Elodie est certes styliste de formation, mais la commercialisation d'une ligne de vêtements requiert une connaissance du secteur que les trois entrepreneuses en herbe ont dû assimiler au fur et à mesure de leur démarche. L'intelligence des Fées a été de se tourner vers des acteurs comme Veja, Ideo ou Machja pour bénéficier de leurs conseils. Démarche heureuse car elle leur a permis de rencontrer Michelle Rousset, qui développe la marque équitable Switcher (2) en France. La rencontre s'est avérée décisive puisqu'elle a permis aux Fées de faire fabriquer dans l'usine indienne de Switcher une première production qu'elles ont pu présenter à diff érents distributeurs. La première collection rencontre un écho très positif. La ligne dessinée par Elodie se veut résolument féminine, légère et fl uide. La mode équitable se situe généralement sur un créneau urbanwear ; les Fées de Bengale s'en démarquent en apportant une réelle fraîcheur. Elles trouvent leur premier réel soutien avec les magasins spécialisés dans le commerce équitable comme Alter Mundi ou 39 Charonne. « Sophie Huon, qui dirige Alter Mundi, a été formidable ! Elle a vraiment tout fait pour faire connaître notre marque auprès de ses clients », souligne Camille.
En parallèle, les Fées se démènent pour trouver des financements qui leur permettent de passer à la vitesse supérieure. Elles décrochent une aide de Hauts-de-Seine Initiative, qui finance la création d'entreprises de l'économie sociale et solidaire dans le département. Elles parviennent également à convaincre la Banque Populaire de les accompagner dans la création de leur entreprise. Le capital ainsi réuni rend possible la création de leur propre filière de production. Leur choix se porte sur deux coopératives de femmes « démunies », situées à Bombay. La première est située dans le sud de l'Inde dans le Tamil Nadu et la seconde à Bombay. L'une tisse, l'autre s'occupe de la confection. Ces deux coopératives agissent tant au niveau professionnel que privé. Elles procurent à leurs salariées une formation et un travail valorisant, et agissent sur leur quotidien en investissant tous leurs bénéfices dans des projets sociaux (éducation des enfants, santé...). Elles organisent par ailleurs des actions de sensibilisation sur la condition des femmes. « Il ne s'agissait pas simplement de leur présenter nos patrons et de passer commande. Il fallait d'abord faire accepter notre projet. Il a été soumis au vote de toutes les femmes de la coopérative. Puis nous avons dû entreprendre avec elles une période de formation pour leur apprendre à travailler de nouvelles matières comme la soie ou le jersey, de nouvelles formes », explique Sophie.
A l'automne 2006, soit moins d'un an après le début de l'aventure, les Fées sont distribuées dans 12 points de vente en France, mais aussi en Belgique et en Suisse. Elles envisagent désormais d'embaucher une personne en Inde pour pouvoir garder un contact permanent avec les deux coopératives de production. Les Fées de Bengale commencent à prendre leur envol, mais « ça n'a pas forcément été aussi simple que cela en a l'air », nuance Camille. « Les premiers banquiers que nous avons rencontrés nous ont gentiment éconduites », raconte en souriant Sophie. « Lors des premiers arrivages, on s'est rendu compte qu'un certain nombre de pièces avaient des malfaçons. Il a fallu déballer un à un tous les T-shirts pour s'assurer de leur qualité », renchérit Camille. Pour garder confi ance face aux déconvenues, il faut s'accrocher à ses convictions. « On rencontre de nombreux porteurs de projets qui donnent plutôt l'impression de vouloir surfer sur la vague du commerce équitable. Ils ne se rendent sûrement pas compte de l'énergie que cela demande », précise Sophie. Pour les Fées de Bengale, l'envie d'acheter leurs produits ne doit pas être sous-tendue par le désir de consommer équitable : « Nous voulons que nos clientes aiment nos vêtements pour ce qu'ils sont, pas pour la manière dont ils ont été fabriqués. En revanche, tant mieux si nous pouvons en plus les sensibiliser aux problématiques des pays du Sud », expliquent-elles. En tout cas, quelles que soient les motivations des consommatrices, les Fées de Bengale ont fait sensation lors du dernier Ethical Fashion Show à l'automne 2006. Elles ont pu également, pendant deux semaines en octobre, présenter leurs créations aux Galeries Lafayette, l'un des temples parisiens de la mode. Pas mal pour un premier anniversaire...
(2) cf. Interdépendances n°62 (juillet-aoûtseptembre 2006), p. 40
Cet article est paru dans Interdépendances n°64 - Janvier 2007.