Le prochain dossier d'Interdépendances (octobre 2008) sera consacré à la santé.
Un système de santé solidaire, c'est possible ! Des idées et des initatives qui vont dans ce sens dans le numéro 71...
Le numéro 70 est sorti : Les ONG peuvent-elles changer le monde ?
Les ONG peuvent-elles changer le monde ? C'est le thème du dossier. Le lobbying et la communication des ONG sont-ils à la hauteur de...
Encore des nouveautés dans le numéro 70 !
Découverte de groupes de musique talentueux et d'initatives culturelles collectives, recettes de cuisine bio-équitables,...
Mieux connaître l'économie sociale et solidaire ? Toute l'actualité sexy et moins sexy de l'ESS se trouve dans...
Nicole Maestracci : La crise du logement à laquelle on assiste depuis plusieurs années – qui voit l'écart se creuser entre l'offre et la demande de logements accessibles aux ménages pauvres, mais aussi de plus en plus aux classes moyennes – provoque une embolie de toute la chaîne allant de l'hébergement d'urgence au logement. Depuis plusieurs années, les associations de solidarité pointent du doigt la demande croissante d'hébergements d'urgence et l'arrivée dans ces lieux de populations qu'on avait peu l'habitude d'y voir, des familles avec enfants, des jeunes majeurs, des gens qui travaillent... Dans un contexte de pénurie de places tout au long du dispositif, les personnes qui devraient accéder au logement social ou de droit commun sont maintenues dans les centres d'hébergement et empêchent l'accès aux hébergements d'insertion des personnes accueillies dans les centres d'urgence. Les premières sont condamnées à une situation qui entrave leur insertion ; les secondes tournent de centres en centres et sont régulièrement remises à la rue, une instabilité incompatible avec une démarche d'insertion.
Ce constat n'est pas très étonnant : en France, on traite la question de l'hébergement comme un problème conjoncturel, à grands renforts de plans hivernaux, d'augmentation ponctuelle et insuffisante des places d'urgence, sans évaluation territoriale des besoins et sans définition d'une politique d'insertion inscrite dans la durée. L'augmentation des places d'urgence n'a pas entraîné une augmentation corollaire des places d'insertion, provoquant un blocage de la situation. Par ailleurs, on observe que dans les discours actuels des décideurs publics, l'hébergement est devenu un logement acceptable, alors qu'il ne doit correspondre qu'à une situation d'urgence sociale. C'est également le sens des dernières dispositions votées dans la loi sur le droit au logement opposable qui vient d'être adoptée.
Au-delà de ce problème quantitatif, on constate aussi un manque qualitatif d'adéquation de l'offre à la demande. Les décideurs publics n'ont pas pris conscience de l'hétérogénéité des profils des personnes accueillies dans les centres et qui nécessitent des réponses très différentes. On ne traite pas de la même manière les difficultés d'une famille, d'un jeune ou d'une personne qui a des problèmes psychiatriques.
N. M. : Cela montre qu'avant cet événement, tout le monde, associations comprises, s'était peut-être un peu résigné à la situation telle qu'elle était, ou du moins que personne n'avait su dénoncer les dysfonctionnements. Nos associations ont leur part de responsabilité. Elles pointent régulièrement le manque de moyens, mais elles ont toujours accepté les plans hivernaux, qui relèvent de l'humanitaire et ne sont qu'une réponse conjoncturelle et temporaire à un problème structurel. Comme si le froid était une catastrophe naturelle imprévisible... L'action des Enfants de Don Quichotte a bousculé le secteur associatif et c'est une bonne chose. Cependant, le plus difficile reste à faire : installer une politique publique qui réponde dans la durée aux problèmes des personnes. Il faut continuer à demander plus de moyens, mais il faut avoir une vision plus globale des choses. Les SDF ont bien d'autres problèmes que le logement et beaucoup d'entre eux, notamment les plus en difficulté, ne demandent rien, de sorte qu'ils sont invisibles pour les pouvoirs publics.
N. M. : Les associations adhérentes de la Fnars observent chaque jour dans leurs centres combien la question du logement – c'est-à-dire d'un lieu à partir duquel on peut faire des projets – est centrale dans la mise en œuvre des processus d'exclusion et de précarisation. Pour contrer ce processus qui la disloque, la société française doit fournir un formidable effort en matière de logement. L'objectif doit être la construction d'un nombre suffisant de logements économiquement accessibles pour permettre à chacun de disposer d'un logement adapté. Par ailleurs, le maintien dans le logement, au-delà des aléas de la vie, doit faire l'objet d'une vraie garantie de la part de l'Etat. Ce dernier doit aussi garantir le bon fonctionnement et le succès des actions de solidarité envers les plus pauvres. La Fnars a fait en ce sens des propositions concrètes lors de ses Etats généraux en janvier 2006 (voir tableau dans le magazine).
Globalement, c'est toute la politique de lutte contre les exclusions qui doit être remise à plat, sur la base d'un diagnostic partagé. Il est essentiel au préalable de connaître le profil des personnes en demande, la répartition des besoins sur le territoire, les meilleures pratiques professionnelles, etc., pour apporter des réponses adaptées. Il faut aussi repenser le système dans une perspective d'insertion, en insistant sur l'investissement pour l'avenir et non, comme c'est encore trop souvent le cas, sur le fondement d'une action humanitaire ou caritative. C'est pourquoi la Fnars organise, avant la fin de l'année 2007, une conférence de consensus sur l'hébergement d'urgence et d'insertion, rassemblant les acteurs et experts de l'urgence sociale, des chercheurs, des représentants de l'Etat et des collectivités territoriales.
La société doit aussi aller davantage au devant des personnes exclues, celles qui ne demandent rien, et tisser des liens avec elles jusqu'à trouver une solution même à très bas seuil d'exigence, pour leur permettre de continuer à vivre à moindre risque la vie qu'elles ont choisie. Cela signifie imaginer des solutions qui ne seront pas toujours définitives ni totalement satisfaisantes, mais qui tiendront compte des possibilités et aussi des désirs des personnes concernées.
N. M. : L'absence de logements remet en cause le travail social : les temps d'attente devenus trop longs découragent et obsèdent en même temps les demandeurs. Le travail sur les autres chantiers (emploi, santé, accès aux droits...) s'en trouve ralenti, voire suspendu. Pourtant, la seule issue pérenne au problème des sans-abri – et a fortiori au règlement de la crise des tentes du Canal Saint-Martin – repose sur un travail social individuel. Il n'existe aucune solution unique, globale et spectaculaire, mais uniquement des solutions individuelles, accompagnées par des travailleurs sociaux qui restent les rouages du dispositif. Ils doivent porter les personnes vers une dynamique de projet qui ne se mesure pas seulement à travers l'accès au logement. L'enjeu est que les personnes deviennent actrices de leur vie. La loi de 2002 était déjà dans cette dynamique, avec la création des conseils de vie sociale et la participation des usagers à la vie des structures. Il faut continuer dans cette optique. C'est à nous, acteurs de terrain et décideurs politiques, de nous adapter aux projets des personnes. En ce sens, la réalité des personnes à la rue, celles qui ne demandent rien et qu'on ne voit jamais dans les centres, nous interroge sur nos engagements, nos pratiques et les services que nous devons leur rendre.
Propos recueillis par Juliette Troussicot
(2) Source : interview de Nicole Maestracci le 26 février 2007 et Le livre des Etats généraux, Fnars, novembre 2006.
Cet article est paru dans Interdépendances n°65 - Avril 2007.
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