Portrait d'une femme complète

Diplômée de HEC, consultante en responsabilité sociale des entreprises, auteur de deux livres sur l'économie sociale et le mécénat, chanteuse, mère de deux enfants : à 38 ans, Virginie Seghers pourrait servir de modèle à la « wonder woman » moderne qui fascine tant les magazines féminins...

Virginie Seghers impressionne par sa réussite dans des domaines aussi nombreux que variés, mais par sa simplicité, sa cordialité et sa modestie, la jeune femme apparaît non pas comme un archétype de la réussite moderne, mais comme une personnalité aux multiples talents qui a su s'écouter, faire des choix, prendre des risques pour les faire fructifier.

Il faut dire que l'enfance de Virginie Seghers est peu commune. Elle est la fille de Colette Seghers, écrivain, et de Pierre Seghers, personnalité charismatique, homme de convictions et de poésie. Grand éditeur, il crée en 1939 Poètes casqués, revue qui deviendra Poésie 40, un des premiers bastions de résistance contre l'occupant. Il devient l'intime de Desnos, Prévert, Cocteau, Eluard... Virginie Seghers, qui naît beaucoup plus tard, grandit dans un environnement rare. Travailleur acharné, plutôt solitaire, Pierre Seghers a vendu sa maison d'édition à Robert Laffont et, s'il continue à se consacrer à la poésie, il est également devenu organisateur de spectacles, dont le festival de poésie de la Ville de Paris. Juliette Gréco, Paco Ibanez, Claude Luter, Michel Bouquet viennent répéter à la maison...

Une formation généraliste

Bonne élève, Virginie Seghers opte après le bac pour une formation diversifiée et entre à HEC. « C'était un monde tellement différent du mien, la rupture a été d'autant plus brutale que je venais de perdre mon père, mais j'ai vite compris l'utilité d'une telle formation », raconte-t-elle. En dernière année, la jeune étudiante est sélectionnée pour partir aux Etats-Unis, à la prestigieuse université de Berkeley. Elle y découvre notamment un cours sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et la gestion des organismes à but non lucratif : « Je n'avais jamais entendu parler de RSE auparavant. L'expérience de Berkeley a été déterminante ». Elle passe ensuite six mois à Barcelone et, de retour à Paris, entre au DESS de gestion des institutions culturelles de Paris-Dauphine. En parallèle, elle travaille au Théâtre du Châtelet.

Virginie Seghers commence sa vie professionnelle en 1993 à l'Admical, l'Association pour le Développement du Mécénat Industriel et Commercial, comme adjointe au directeur, puis, un an après, comme directrice. Présidée par Jacques Rigaud, également PDG de RTL, qui sera son « maître en mécénat », l'Admical fédère les plus grandes entreprises mécènes en France et leurs fondations dans les domaines de la culture, de la solidarité et de l'environnement. Pendant sept ans, Virginie Seghers en développe l'activité et contribue aux avancées juridiques et fiscales qui placent aujourd'hui la France parmi les pays où le mécénat d'entreprise est le plus développé en Europe. En parallèle, elle anime le Cerec, réseau d'associations de promotion du mécénat culturel en Europe. Elle porte également l'expertise d'Admical au Japon, en Afrique du Sud, au Liban.

Des centres d'intérêts multiples

Après l'Admical, pour concilier tous ses centres d'intérêts et la naissance d'un premier enfant, Virginie Seghers se met à son compte. Elle crée les premiers cours sur la RSE à Sciences Po et à l'Ecole supérieure de commerce de Paris. Elle a rapidement une centaine d'étudiants. BNP-Paribas, Gaz de France et la Caisse des Dépôts, intéressés par ses différents projets, l'accompagnent. Ils soutiennent ses cours et, entre autres, son travail avec les agences de notation extra-financière (1), destiné à légitimer le mécénat auprès des actionnaires et des gestionnaires de fonds. Convaincue que le mécénat est au service du développement durable, Virginie Seghers entend inciter ces agences à l'intégrer dans leurs critères d'évaluation des entreprises, sous toutes ses formes, y compris culturelles. « Quand on parle de développement durable, on n'évoque jamais la culture, explique-t-elle. Pourtant, c'est la première chose qui se transmet. » Deux grands noms de la notation sociale, Geneviève Ferone (2) et Nicole Notat (3), acceptent de la recevoir et lui confient l'élaboration d'une méthodologie de notation du mécénat.

A cette même période, Hugues Sibille, directeur des Partenariats de la Caisse des Dépôts, lui propose de structurer le concept d' « entrepreneur social » et de recenser les dispositifs existants. Il connaissait Virginie Seghers pour lui avoir confié la première conférence sur « le mécénat de compétences » (4). Le travail de la jeune femme fera l'objet d'un rapport publié un an plus tard, en 2004 : le premier Guide de l'entrepreneur social (5). Très mobilisée sur le thème des entrepreneurs sociaux, Virginie Seghers entre au comité d'Ashoka (6) et à celui de la majeure « Management Alter » d'HEC. Avec le journaliste Sylvain Allemand, elle vient de publier, en février dernier, L'audace des entrepreneurs sociaux - Concilier efficacité économique et innovation sociale (voir brève page 5). En avril 2007, c'est un livre sur le mécénat qui sort sous sa plume : Ce qui motive les entreprises mécènes : philanthropie, investissement, responsabilité sociale ? (7).

L'autre carrière

Cette vie professionnelle bien remplie n'occupe qu'une partie de l'emploi du temps de Virginie Seghers. Un jour, peu avant de quitter l'Admical, elle se met à écrire des poèmes, et des mélodies lui viennent en tête : des chansons ! Elle les enregistre, a capella, sur un dictaphone « pour ne pas les oublier ». C'est Claude Le Bihan, directeur de l'action culturelle de Télérama, qui lui propose immédiatement de se produire sur scène, dans un festival en Normandie. « Une pure folie ! » : elle n'a jamais chanté, jamais étudié la musique... De concerts « empiriques » en rencontres décisives, elle se retrouve en première partie de Vincent Delerm devant 1200 spectateurs en 2003. Le directeur du Théâtre du Jeu de Paume d'Aix-en-Provence la découvre et décide de produire son premier spectacle. Décalé par la naissance d'un deuxième enfant, ce concert voit le jour en 2006, ainsi qu'une tournée et la sortie de son premier disque qu'elle intitule justement « A la folie... ». Sur scène, Virginie Seghers sait toucher le public, entre rire et larmes : « C'est une expérience rare, exigeante, s'enthousiasme-t-elle. Malgré toutes les difficultés, c'est le bonheur de créer et la réaction toujours émue du public qui me motivent pour continuer ». Car ce métier apporte aussi son lot de déconvenues, dans un univers très différent de celui de l'entreprise que Virginie Seghers connaît bien. « Sur scène, on est à nu, seule avec ses textes, ses mélodies, sa voix... J'ai de merveilleux musiciens, mais je ne me sens pas encore tout à fait libre... ça va venir ! », ajoute la jeune femme, qui écrit déjà de nouvelles chansons pour un prochain disque.

Intellectuelle, femme d'entreprise, artiste, maman, Virginie Seghers a une vie riche et complète, « mais les journées n'ont que 24 h... », reconnait-elle. Quand on lui demande si une carrière artistique à plein temps ne la tenterait pas, si ça ne serait pas là l'essence de son être au regard de son héritage familial, elle a le regard troublé : « Je me sens plus l'héritière de ma famille en chantant qu'en rédigeant des rapports techniques. Mais j'aime vraiment tous mes métiers. Cette tension entre eux permet de prendre du recul, de relativiser. J'aurais sans doute, et je l'espère, à faire des choix, j'y suis prête, mais je n'en suis pas encore là ».

Difficile, donc, de prédire l'avenir de Virginie Seghers. « Je marche à l'impulsion et à l'opiniâtreté », précise-t-elle. Son parcours traduit également une soif de liberté : « C'est un luxe que m'a permis ma formation, reconnaît-elle. Je suis étonnée que beaucoup de mes anciens camarades soient si peu nombreux à se sentir libres, préférant une vie très confortable, certes, mais souvent assujettissante ». C'est peut-être en écoutant la part de poésie qui est en elle – « ce chant profond de l'Homme » comme disait son père – qu'elle évite le piège de l'argent et de la vanité.

(1) La notation extra-financière des entreprises s'appuie sur l'idée que pour juger de la valeur d'une entreprise, la communauté financière doit prendre en compte d'autres critères que les seuls indicateurs économiques : la gestion des ressources humaines, le respect des droits de l'Homme, l'impact sur l'environnement, etc.

(2) Geneviève Ferone fonde, en 1997, Arese, la première agence française de notation sociale et environnementale sur les entreprises cotées, qu'elle présidera jusqu'en 2002.

(3) Nicole Notat est PDG de Vigeo qu'elle a créée en 2002 suite à la reprise d'Arese.

(4) Forme de mécénat qui consiste en la mise à disposition de compétences pendant le temps de travail et qui, grâce au travail de Virginie Seghers, bénéficie aujourd'hui des avantages fiscaux du mécénat.

(5) Editions Caisse des Dépôts-Avise.

(6) ONG liée à Mac Kinsey qui accompagne des entrepreneurs sociaux exemplaires venus du monde entier.

(7) Avec le soutien de la Caisse des Dépôts, BNP-Paribas et EDF.

Juliette Troussicot

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Réaction de Sarambé Issa le 04/11/2009 à 15:24

je voudrais obtenir l'adresse mail de Virginie SEGHERS. Son domaine (RSE) m'interesse beaucoup. Je donne un cours sur la RSE à l'Université de Ouagadougou (Burkina Faso) depuis 2 ans. C'est pourquoi j'aimerais rentrer en contacte avec elle. Merci.
SARAMBE ISSA
00226 78 18 64 28
sarambei@yahoo.fr

Cet article est paru dans Interdépendances n°65 - deuxième trimestre 2007.

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