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Agitateur en série
On y est allé la peur au ventre. Même si on faisait pas de dégâts et qu'on rangeait tout, on ne savait pas comment le propriétaire allait réagir.
Julien Bayou entre dans le militantisme par la petite porte, s'intéressant au commerce équitable, aux droits de l'Homme ou à la dette des pays en développement. Il consacrera son stage de doctorat, au sein du magazine Alternatives Économiques, à dresser un état des lieux des stages en entreprise en France. Son analyse est technique, pointant les failles juridiques comme l'absence de statut dans le Code du travail et de droit de grève, et les rémunérations dérisoires couramment pratiquées. Rien de foncièrement alléchant pour les grands médias. L'exercice lui confèrera néanmoins une expertise qui se révèlera décisive par la suite.
L'initiative de la contestation viendra d'ailleurs. C'est Cathy, une diplômée Bac+5 de trente-deux ans, qui tirera le signal d'alarme. Ayant enchaîné huit stages, elle ne se voit proposer aucun poste, malgré la satisfaction de ses employeurs passés. Son RMI lui permet tout juste de survivre, mais lui interdit de fonder une famille ou d'acheter un logement... Assez rapidement, son sentiment d'injustice se trouve conforté par les témoignages d'autres stagiaires. Elle entame alors un véritable bombardement de messages sur Internet, dénonçant l'exploitation légale d'une main d'oeuvre bon marché par les entreprises françaises. Les médias flairent un sujet porteur et réclament des données chiffrées. Julien Bayou est appelé en tant qu'expert pour répondre aux questions techniques. Il aurait pu rester en dehors du mouvement si Cathy ne l'avait pas enrôlé « sur un coup de bluff » selon l'intéressé. Elle lui propose de rejoindre un groupe de militants : en réalité ils ne seront que deux, à ce moment. Julien l'appuie dans son projet fou de « grève des stagiaires », monte le site Internet et répond à la presse. La loupe grossissante des médias donne un coup d'accélérateur à leur combat. Ils s'organisent et fédèrent très spontanément des centaines de stagiaires qui témoignent d'un malaise latent. Vêtus de masques et porteurs d'une revendication inédite, ils ont tous les atouts pour occuper le devant de la scène. Ce qu'ils feront en défilant lors de la grève du 4 octobre, puis en organisant un second défilé le 24 novembre. Le mouvement, baptisé Génération Précaire, déploie sa communication tous azimuts : il tracte, organise des flash-mobs (1), élit un « stagiaire de la semaine » via son site Internet, recense les offres de stages les plus délirantes et met à disposition un modèle de candidature pour inonder les entreprises de profils de stagiaires imaginaires. S'il est une règle du jeu médiatique que Julien et ses acolytes ont vite assimilée, c'est celle d'amuser pour attirer l'attention. Derrière l'action, Génération Précaire souhaite interpeller les politiques. Ils seront reçus par les ministres de l'Emploi et de l'Education. Ils obtiennent la promesse que leur revendication sera incluse dans la loi sur l'égalité des chances. En réalité, ce sera sous une forme très édulcorée, malgré des soutiens politiques jusque dans la majorité. A ce moment, le contrat de première embauche (CPE) devient le point de mire des acteurs sociaux et la lutte des stagiaires s'estompera en attendant une remobilisation. Julien s'attelle alors à un autre de ses chevaux de bataille : le logement.
Le combat de Génération Précaire lui offrait une légitimité incontestable, aucun mouvement d'ampleur nationale ne s'étant emparé de ces notions. En matière de logement en revanche, on pouvait considérer que le terrain était balisé depuis de longues années : Emmaüs pour l'accueil d'urgence, Droit au Logement pour les actions de relogement « coup de poing », et une pléiade d'associations d'entraide avec les plus démunis. Même s'il ne remet pas en cause ce travail de terrain, cela ne suffit pas pour Julien, qui avec un groupe de transfuges de Génération Précaire, veut marquer les esprits et dénoncer le manque de volonté politique pour résoudre la crise. Lui, l'économiste, a des revendications précises, parfois techniques - comme l'augmentation de 30 % à 50 % de l'impôt sur les plus-values du foncier, qui inciterait les communes à rendre constructibles des terrains inexploités. Mais ce fond théorique ne suffit pas à constituer un message fort. Le groupe décide de mettre à pro- fit sa connaissance récente du fonctionnement des médias. Il prépare un « coup » savamment orchestré, dont le principe est désormais connu : un groupe de militants visite un appartement à louer au loyer excessif. Une fois à l'intérieur, ils déclenchent une fête-éclair, avec déguisements, musique et cotillons, sous l'oeilleton de cameras amateurs. « On y est allé la peur au ventre, confie Julien Bayou. Même si on ne faisait pas de dégâts et qu'on rangeait tout, on ne savait pas comment le propriétaire allait réagir. » Pour un coup d'essai, ce sera un coup de maître : la vidéo sera lancée sur Internet et circulera en un temps record. La technique employée s'inspire du marketing viral (2), qui fait fureur dans les agences de communication en ligne, rehaussé d'un « teasing (3) » habile. Les photos et vidéos agrémentent un communiqué de presse anonyme qui invite les journalistes au prochain événement. Le jour dit, l'appartement sera investi par les équipes de télévision, de la radio et de la presse papier : « On ne pouvait plus bouger dans l'appartement ». Jeudi Noir est lancé, et la sympathie de l'opinion pour ces fêtards qui disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas oblige les politiques à tendre l'oreille. Le ministre Jean-Louis Borloo les recevra, même s'il défend son bilan et ne promet rien. Ils soutiendront ensuite un autre acteur de la contestation : les Enfants de Don Quichotte. Ceuxci avaient tenté une première percée peu relayée début décembre : ils élaboreront avec eux un message plus structuré et travailleront la mise en scène pour attirer les caméras. L'installation, fin décembre 2006, des militants de l'association dans des tentes de camping sur le Canal Saint Martin en solidarité avec les SDF aura le succès que l'on sait, avec le projet de Droit au logement opposable lancé début janvier 2007.
Et la démarche ne s'arrête pas là. Souhaitant interpeller les candidats à la présidentielle en exigeant des engagements sur le logement, Jeudi Noir rejoint deux associations pour fonder le « Ministère de la Crise du Logement », installé dans un immeuble parisien inoccupé appartenant à une banque. Macaq, association de quartier à vocation culturelle, ouvre les portes fermées et aménage le lieu ; Droit au Logement apporte un soutien juridique aux familles accueillies sur place : Jeudi Noir assure la communication et invite les politiques à venir s'exprimer. Entre ses murs se sont succédé la plupart des candidats de gauche, de José Bové à Ségolène Royal et même un émissaire de l'ONU chargé des droits de l'Homme, venu dresser un bilan du mal-logement dans la capitale française. Tous les candidats y sont allés de leur promesse.
Reste à transformer ces paroles en décisions, mais le doute demeure sur ce point. « A un moment donné, on a beau se battre, il faut admettre qu'on ne peut pas tout changer. », reconnaît Julien. Mais cela ne l'empêche pas de multiplier les combats : hier contre les abus de biens des dictateurs africains ; aujourd'hui contre l'usage des tasers (4) par la police... Nul doute qu'il sera au front certainement encore pendant de longues années.
(1) Flash mob ou « mobilisation éclair » : il s'agit d'une manifestation souvent ludique organisée par Internet ou messagerie mobile. Elle réunit pendant quelques minutes un groupe de personnes qui se dispersent très rapidement.
(2) Marketing viral : opération de communication qui vise à diffuser un message publicitaire sous forme ludique (par ex. une vidéo humoristique) qui sera reprise et diffusée par les internautes eux-mêmes
(3) Teasing : opération de communication qui consiste à susciter l'interrogation par un message délibérément ambigu ou anonyme, avant de révéler le véritable objet ou l'auteur du message.
(4) Taser : arme à impulsion électrique, qui immobilise le système nerveux. Selon Amnesty International, des décès auraient été recensés suite à l'usage de cette arme supposée non mortelle.
Cet article est paru dans Interdépendances n°65 - Avril 2007.